Lu, vu, entendu

Dix livres qui ont nourri ma pensée de l’action (5) : Des choses cachées depuis la fondation du monde ou « Par delà la violence et le sacré, de l’hominisation à l’humanisation »

Avec « Des choses cachées depuis la fondation du monde » de René Girard, j’aborde, comme avec Edgar Morin, ce qui a été, et reste, pour moi un des monuments de la pensée. Là encore, j’ai retenu ce titre parce que c’est le premier livre que j’ai lu de lui, avant de suivre sa réflexion sur la violence, violence fondatrice, violence destructrice et sur ses origines, sur le désir, désir mimétique, sur l’origine des civilisations, sur l’origine de la culture, sur le mécanisme du bouc émissaire, sur les religions, sur le christianisme, sur la vérité et sur la littérature et même l’anorexie.

Je dois dire que j’ai largement remanié l’ébauche que j’avais rédigée il y a deux ans, qui était, il est vrai, la moins avancée aussi. Je crois que cela reflète la difficulté d’évoquer la pensée de Girard, qui est, en comparaison avec celle d’Edgar Morin, une sorte de méta-anthropologie (comme on parle de métaphysique), s’appuyant certes sur une démarche qui se veut scientifique, et qui l’est pour une part, mais, et c’est le cas de le dire, la transcendant largement. On pourrait dire de Girard qu’il tente, non pas une confusion des plans, sorte de péché contre l’esprit au sens de Pascal, mais une articulation des plans, celui de la science, essentiellement l’anthropologie, celui de la littérature, ce par quoi il a commencé, et celui de la métaphysique, en développant une forme de théologie, en tous cas de théodicée. Difficile de se limiter à l’un des plans ; mais, en même temps, à défaut d’une lecture strictement scientifique des thèses de Girard, j’ai évolué vers une lecture agnostique (je reviendrais sur cette notion), ne gardant de la dimension métaphysique que ce que j’ai envie d’appeler l’éthique, ou, plus immodestement, à la manière de Péguy, la mystique.

J’ai finalement choisi, à l’instar de Charles Ramond, de reprendre quelques mots clés dans Le vocabulaire de René Girard (auquel j’ai ajouté quelques termes), pour expliciter dans chaque notule, comment ils participent de ma philosophie de l’action.

 

Dix livres qui ont nourri ma pensée de l’action (5)

Des choses cachées depuis la fondation du monde ou

Par delà la violence et le sacré, de l’hominisation à l’humanisation.

 

Hominisation « Qu’est-ce que l’Homme ? », avec un grand H comme on dit, ou plus exactement, « qu’est-ce que l’humain ? » (pourquoi bon sang la langue française n’a-t-elle pas été capable de garder la distinction du latin entre homo, l’humain, et vir, le mâle ou du grec entre anthropos et andros ?). « Depuis que l’homme se penche sur l’essence de la nature humaine, il s’affronte à son semblable. Qu’est-ce que l’homme ? Un animal politique, rationnel, social ? C’est au choix. La question divise les esprits depuis l’aube des religions et de la philosophie. » La lecture Des choses cachées depuis la fondation du monde, avec lequel j’ai découvert René Girard par hasard, il y a plus de trente d’année, lors de vacances en Lozère, a été pour moi, au sens propre, une révélation, en contre point du livre d’Edgar Morin, Le paradigme perdu, la nature humaine. A travers ce long dialogue à trois, avec Jean-Michel Oughourlian et Guy Lefort, sur le processus d’hominisation, sur les mythes, sur l’anthropologie, sur l’histoire des religions, la psychologie, la psychanalyse, la sexualité, la littérature, René Girard poursuit, sa recherche du paradigme perdu. Depuis cette découverte, il n’a cessé d’alimenter ma réflexion sur l’homme, sur l’humanité, même si bien sûr il n’est pas le seul, une conception sous-jacente et nécessaire à toute philosophie de l’action.

Paradigme perdu, la nature humaine ? comme le dit Jean-Claude Guillebaud, à l’appui d’un plaidoyer d’ailleurs pas très bien argumenté en faveur de la psychanalyse (psychanalyse que d’ailleurs Girard critique sévèrement) : « Le concept d’homme est-il en voie de disparition ? Saurons nous, demain, définir avec autant de certitude ce qui fait notre humanité ? Je crois bien que non. Je crois que cette certitude centrale est menacée, que nous devrons refonder, tant bien que mal, ce que j’appelle pour ma part le « principe d’humanité ». »

Qu’est-ce qui fait l’homme ? Qu’est-ce’ qui distingue l’homme des autres animaux, des autres mammifères, des autres primates. « La principale difficulté théorique, lorsqu’on essaie de concevoir l’apparition de l’humanité, ou « hominisation », est de trouver un modèle qui permette de rendre compte à la fois de la continuité et de la rupture avec l’animalité« . En bon darwinien je pense évidemment qu’il y a continuité entre les animaux et l’homme, ce troisième chimpanzé. Pour autant je ne suis pas antispéciste et ne considère pas que l’homme est un animal comme un autre, et pas seulement parce qu’il est le seul animal qui prend sur son temps de sommeil pour se reproduire. Nous en sommes probablement de moins en moins convaincus, et mettons peut-être plus en avant la nature animale de l’humain. Une partie du mouvement de défense des animaux, devenu mouvement de libération des animaux,  trouve là son origine, en considérant que la fraternité doit s’étendre aux animaux. Sans aller jusque là, nous sommes allés trop loin dans la conception de l’animal-matière première, à l’instar de l’animal-machine de Descartes. Et j’ai effectivement la conviction qu’il y a non seulement continuité mais aussi rupture entre l’animal et l’humain et Girard en donne une explication paradoxale : le réflexe mimétique, d’origine animale, est tellement poussé à l’extrême chez l’homme qu’il conduit à la répétition de crises violentes qui se résolvent par le mécanisme du bouc émissaire, où il voit l’origine de la culture, des mythes, de la religion, du langage, de la politique, et de tout ce qui fait les caractéristiques de l’humanité, et qui constitue une rupture éthologique avec le règne animal.

Ce faisant Girard renoue avec l’intuition d’Aristote pour qui « l’homme est par nature un animal politique« , à ceci prés qu’il ne l’est pas par nature et qu’il faut inverser le raisonnement : c’est en inventant ce qui deviendra la politique, le moyen de conjurer la violence mimétique, que le primate devient homme.

Anthropologie. L’anthropologie est ainsi au fondement de l’ensemble des sciences humaines, et dit surement plus sur les rapports de pouvoir que la science politique elle-même. Comme le dit René Girard lui même : « C’est pourquoi je suis convaincu que nous sommes entrés dans une période où l’anthropologie va devenir un outil plus pertinent que les sciences politiques. ». C’est pourquoi au delà mêmes des thèses de Girard, je crois que les sciences politiques, comme d’ailleurs toutes les sciences humaines devraient s’appuyer sur une anthropologie politique : de fait c’est le cas , mais de façon cachée, et probablement inconsciente, avec, en économie le mythe de l' »homo economicus » ou, en politique, celui du « contrat social », ou encore celui du « bon sauvage ». De même qu’il est important de développer une anthropologie du politique, où les thèses girardiennes trouveraient d’ailleurs facilement leur application.

Culture. Comme le rappelle Edgar Morin,  « la culture est indispensable pour produire de l’homme, c’est-à-dire un individu hautement complexe dans une société hautement complexe, à partir d’un bipède nu dont la tête va s’enfler de plus en plus« . René Girard voit dans la crise mimétique et le mécanisme victimaire qui permet d’y mettre fin les origines de la culture, et non l’origine des cultures, dans la mesure où, ces mécanismes communs à l’ensemble de l’humanité font l’unité de celle-ci. Il y a là un puissant et double argument contre le racisme : d’une part un fondement culturel commun à l’humanité ; d’autre part, le fait que le racisme, qui s’appuie sur une notion de race qui n’existe pas, est aussi une façon de reconstituer, à une échelle de plus en plus grande, le mécanisme du bouc émissaire, en désignant selon les époques, les juifs, les noirs, les arabes, aujourd’hui assimilés aux musulmans sous couvert d’islamophobie, les tziganes ou les roms, …. et la liste n’est, hélas, pas exhaustive, ni, malheureusement je le crains, terminée.

Violence. A l’origine de la culture, à l’origine du langage, à l’origine des institutions, René Girard voit la violence fondatrice, retrouvant une intuition qui est cachée au cœur de tous les récits mythologiques, à commencer par ceux qui ont le plus influencé notre culture occidentale, les récits bibliques et les mythes grecs. Mais si « la violence a donné naissance aux sociétés humaines, (elle) les menace pourtant toujours de mort« . D’où l’émergence des structures étatiques, des cités aux empires, et de leur monopole de la violence légitime au sein de chaque nation : « un Etat est une communauté humaine qui revendique le monopole de l’usage légitime de la force physique sur un territoire donné« . Pour autant, le risque est toujours là, interne aux nations quand ce monopole de la violence légitime se retourne, de façon massive, contre une victime émissaire, la Shoah en ayant été la manifestation la plus tragique de l’histoire humaine.

Mais le risque est aussi entre les nations, et donc entre les Etats, avec la montée aux extrêmes, miroir amplifiant de la rivalité mimétique, qu’est la guerre et que décrit si bien Clausewitz. Quand René Girard propose d’Achever Clausewitz et son fameux « La guerre c’est la continuation de la politique avec d’autres moyens« , je crois qu’il invite là encore à le dépasser et à inverser la logique, et peut-être à l’image de Michel Foucault, considérer plutôt que « la politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens« , ou plutôt sa « domestication », une façon d’apprivoiser cette monstrueuse violence originelle et consubstantielle de l’homme ; comme peut l’être aussi le sport, qui peut permettre, par son effet cathartique, de détourner la rivalité mimétique nationaliste vers un ballon de foot, comme on vient de le voir avec la coupe du monde, plutôt que vers une conflagration, comme nos sociétés européennes en ont connues deux à vingt ans d’intervalle au cours du 20éme siècle.

Tragique. La lecture de Girard m’a ainsi permis de ne jamais oublier la dimension tragique de l’histoire. En contrepoint de l’aspiration convivialiste à l’entente entre les hommes, les peuples, les cultures, à une société réconciliée avec elle-même, sur laquelle j’ai terminée le précédent billet, René Girard rappelle la violence fondatrice des sociétés humaines, en cherchant sa source dans le désir mimétique, qui oppose tous à tous, et dans le mécanisme du bouc émissaire, où il voit l’origine du sacré, et qui permet la réconciliation générale en canalisant cette violence.

Mythes. Ce que j’aime aussi chez Girard, c’est qu’il retient du mythe, la définition commune de mensonge, ce qui conduit à considérer le caractère mythomane de l’humanité. Certes dans tout mythe, il y a une part de vérité. Et cela aussi est intéressant. Et cette part de vérité qu’il cherche et qu’il révèle en déconstruisant le mythe. On est loin de l’analyse de la structure des mythes de Lévi-Strauss  que des Mythologies de Roland Barthes ; encore que dans ce deuxième cas, celles-ci constituent souvent autant de fausses promesses.

Sacré. Qu’est-ce le sacré ? De Mircea Eliade (« Le Monde se présente de telle façon qu’en le contemplant, l’homme religieux découvre les multiples modes du sacré, et par conséquent de l’Etre« ) à Roger Caillois (« Est sacré l’être, la chose ou l’idée à quoi l’homme suspend toute sa conduite, ce qu’il n’accepte pas de mettre en discussion, de voir bafouer ou plaisanter, ce qu’il ne renierait ni ne trahirait à aucun prix« ), en passant par l’anthropologue maudit, Georges Bataille (« Ma recherche eut d’abord un objet double : le sacré, puis l’extase« ), beaucoup se sont essayé à saisir l’essence du sacré sans jamais vraiment y arriver : tel le « Hevel havalim » de Qohèleth, on a le sentiment qu’il se dissout dans l’air dès qu’on tente de l’attraper. En rattachant le sacré à la violence primordiale, et au sacrifice qui a permis la réconciliation, Girard en révèle l’origine et l’ambivalence. Comme il le fait pour l’échange, et pour la monnaie qui le permet : « On échange des biens pour ne pas échanger des coups, mais dans l’échange de biens, il y a toujours un souvenir de l’échange de coups ».

Désir mimétique. La mimesis est au cœur de l’analyse girardienne. C’est, à ma connaissance, le seul aspect de ses thèses qui a commencé à trouver une confirmation scientifique, au sens de Popper, avec la découverte des neurones miroirs.

Bouc émissaire, victime émissaire. Quelque soit le terme utilisé, c’est ce mécanisme, ses innombrables répétitions, qui est, pour René Girard à l’origine, et donc au cœur de l’humanité. Paradoxe, là encore, il est à la fois source de réduction, mais aussi facteur d’amplification de la violence. Avec une incertitude sur l’issue de l’histoire humaine. Comme vient l’illustrer le terrorisme : « Prenant la place de la victime émissaire, les terroristes nous montrent un mécanisme qui s’affole, un processus « insensé ».

De l’hominisation à l’humanisation. Si Girard parle d’hominisation, je ne crois pas qu’il parle d’humanisation, avec la connotation positive qu’a ce terme. Et pourtant je crois que le « girardisme » est un humanisme, comme l’on a dit aussi l’existentialisme est un humanisme » ; non pas « l’espoir des désespéré », selon la belle formule d’Emmanuel Mounier, et qui s’applique si bien à Camus, mais une sorte d’humanisme pessimiste. Un humanisme qui ne se fait pas d’illusion sur l’homme et sur l’origine de l’humanité, mais qui espère dans la capacité de l’homme à juguler la violence autrement que par le mensonge. Un humanisme qui n’est pas dualiste, mais tient compte de la dualité de l’être humain, de son ambivalence, de l’ambivalence, non pas homme et bête à la fois, non pas bon et méchant à la fois, mais portant dans le même mouvement la haine et l’amour, haine et amour de l’autre comme haine et amour de soi. L’humanisation c’est pour moi d’augmenter un peu plus la part d’amour que suscite le désir mimétique, sans vouloir pour autant extirper la haine qui lui est consubstantielle.

 

Piève, août 2016 – Paris, le 22 juillet 2018

Prochain livre : « Le petit prince »

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