Démocratie & Spiritualité, Sur le fil

La fraternité, besoin de l’âme humaine.

A l’occasion de la conviviale de Démocratie & Spiritualité consacrée à « Simone Weil et l’anarchisme chrétien » avec Nathalie Sarthou-Lajus, j’ai (re)lu  « Les besoins de l’âme » qui constituent une partie de son livre inachevé « L’enracinement« . Il: m’est arrivé de dire que comme avec Péguy, ou Pascal, j’aime à penser avec mais aussi très souvent contre Simone Weil. Cela s’est confirmé à la lecture de ce texte. En l’espéce ce qui me frappe c’est davantage ce qu’il n’y a pas, plus encore que ce qu’il y a : elle y évoque les deux premiers termes de la devise républicaine, la liberté, et notamment la liberté d’expression, et l’égalité. Mais de fraternité comme un besoin de l’âme point. Pas plus d’ailleurs au passage, mais cela justifierait un autre billet, que l’humour, le rire ou même la joie, qu’elle évoque pourtant ailleurs à propos des grèves ouvrières.

Alors que Pascal fait de l’ordre de la charité l’ordre supérieur, infiniment supérieur à celui des corps et à celui de la pensée (qu’il appelle l’ordre de l’esprit), celui de l’âme donc pour lui,  elle ne fait nulle mention de cet amour des humains les uns pour les autres, de cette affection sociale. De même le société, la communauté, ne sont abordés qu’à travers ce principes comme ceux d’ordre, de hiérarchie, de propriété collective. Et à propos de la liberté d’association elle précise que « sauf le cas de groupements naturels (qu’elle n’évoque pas d’ailleurs) l’association n’est pas un besoin de l’âme mais un expédient de la vie publique » (sic). Cela me confirme dans l’idée que Simone Weil reste marquée par une forme d’individualisme, platonicien dans son cas, qui explique peut-être son anarchisme (comme celui de Ellul), sa critique radicale des partis politiques dont elle réclame la suppression, générale, comme celle du personnalisme quand elle rejette la notion de personne. Je me suis donc essayé à esquisser ce qu’aurait pu être ce chapitre oublié des besoins de l’âme.

L’adelphité, la fraternité et la sororité, est un besoin vital de l’âme humaine. Elle s’exprime dans l’amitié, dans l’amour des proches dans ces groupements naturels que sont la famille, les communautés d’appartenance, les collectifs ouvriers, dans les joies de la lutte.

Mais elle s’étend aussi à l’humanité toute entière, aux humains qui ont vécu depuis la nuit des temps, comme à ceux qui après nous vivrons. C’est peut-être là que se révèle un moment d’éternité. Elle s’adresse aux vivants d’aujourd’hui, tous les viavants, nos prochains, tout autant qu’à nos proches.

C’est là le sens profond de la parabole du bon samaritain. Ce sont les samaritains d’aujourd’hui, les vivants qui nous sont les plus éloignés, qui prennent soin de nous, de nos proches. Une sorte de contredon par anticipation du don que nous leur faisons de notre hospitalité.

Est-ce là amitié ? Certes pas au sens de l’amitié singulière de Montaigne et de La Boétie : « parce que c’était lui, parce que c’était moi » .  Mais cette amitié sociale cristallise ce besoin de sympathie de l’âme humaine. Est-ce l’amour ? Oui et non : « tout amour est unique » mais « ressemble à l’amour. Est-ce de la sympathie pour tous les humains. Oui et non. C’est d’abord de l’empathie, cette empathie qui nous conduit à nous mettre à la place de l’autre, cette obligation pour l’âme humaine qui invite à la compréhension de l’autre sans nécessairement l’aimer, ni a fortiori le justifier. Mais cette empathie est le fondement d’une sympathie qui ne soit pas possessive, qui soit pur don sans exiger de retour. Celui-ci viendra, peut-être, par surcroît.

Cette fraternité, cette adelphité, inverse la règle d’or commune à toutes les spiritualités : « Ne fait pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit », pour lui substituer le « aime ton prochain comme toi-même », c’est à dire « donne à l’autre sans condition ce que tu voudrais qu’on te donne ».

Paris, Croulebarbe, le 22 mars 2026

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