Bref !, Sur le fil

Pour un grand débat national sur l’agriculture

Dans un communiqué du 17 février reproduit ci dessous, l’Académie d’agriculture de France (AAF) dont je suis membre invite à un « Grand débat national » sur la crise agricole. Au même moment, un groupe d’agronomes membres également de l’Académie d’agriculture ainsi que de l’Association française d’agronomie (AFA) (dont Marianne Cerf avec qui j’avais écrit il y a une quarantaine d’année Le Développement agricole en France) mettait en évidence dans une tribune collective reproduite également ci-dessous que « la transformation de notre agriculture (était) possible ».

Je partage largement ces propositions qui rejoignent celle que j’avais faite en 2023 dans mon rapport sur la Prévention du mal-être et du risque suicidaire en agriculture d’« organiser (…) une consultation publique sur la contribution de l’agriculture à la transition environnementale » (recommandation n°21). Cette proposition visait à réduire les injonctions paradoxales [1]auxquelles sont soumises les personnes qui contribuent à la production agricole (exploitants et salariés) et qui contribuent au mal-être agricole, et ce faisant au malaise agricole.

J’avais rencontré à l’époque Thierry Beaudet, le président du Cese [2] (Conseil économique social et environnementale) ainsi que le président de la commission agriculture, Henri Biès-Péré, qui avaient accueilli cette proposition de façon positive mais ne souhaitaient pas, en l’absence de sollicitation du gouvernement, s’autosaisir sur le sujet. Comme effectivement le gouvernement n’a pas retenu ma proposition, celle-ci ne s’est pas concrétisée.     

Les épisodes qui ont suivi avec le vote d’une Loi d’orientation et d’avenir agricole (LOAA) sans ambition, suivi d’une loi Duplomb débouchant sur une pétition inédite, ont montré à quel point l’appropriation citoyenne de ces questions était indispensable pour mettre en place une réelle « démocratie agricole ». L’idée d’une convention citoyenne organisée par le Cese, qui me semble la bonne solution pour organiser ce « grand débat national » auquel appelle l’Académie d’agriculture (et qui pourrait être relayée dans les régions par les Conseils économiques sociaux et environnementaux régionaux -Ceser-) pourrait être relancée par voie de pétition [3], de façon à être adressée au Cese au moment de son renouvellement en mai prochain. Le succès de la pétition sur la loi Duplomb montre que c’est possible et cela permettrait d’enjamber les échéances politiques qui risquent sinon de bloquer toute initiative.

Rouen, le 22 février 2026

[1] Le concept d’injonction paradoxale (ou contradictoire, également appelé « double bind » -double contrainte-) a été introduit par Gregory Bateson en 1956 au sein de l’école de Palo Alto dans le cadre de l’étude de la communication humaine. Il vise une situation où un individu est confronté à deux ordres ou messages contradictoires, dont l’obéissance à l’un implique nécessairement la désobéissance à l’autre, créant ainsi une situation sans issue pouvant explique des troubles mentaux parfois graves et durables.

[2] La loi organique n° 2021‑27 du 15 janvier 2021 confie au Cese l’organisation des consultations publiques. Celui-ci peut en organiser sur tout sujet économique, social ou environnemental, de sa propre initiative, à la demande du Gouvernement ou à la demande du président de l’Assemblée nationale ou du Sénat. Ce faisant la loi organique fait du CESE la « chambre des conventions citoyennes », incluant des citoyens tirés au sort, sur le modèle de celles sur le climat, sur la fin de vie, ou sur les rythmes de l’enfant, débouchant sur des propositions transmise aux pouvoirs publics.

[3] La réforme de 2021 modernise aussi le droit de pétition. En effet le Cese peut être saisi par voie de pétition sur toute question économique, sociale ou environnementale. Celle-ci doit être signée par au moins 500 000 personnes majeures, françaises ou résidant régulièrement en France. Le Cese doit rendre un avis en assemblée plénière dans un délai d’un an.

Image empruntée à Alternatives économiques dans son dossier L’agriculture au pied du mur 

Crise agricole (2025-2026) : plaidoyer pour un grand débat national

Avis du bureau de l’Académie d’agriculture de France, février 2026

Des successions de crises
Depuis plusieurs années, de manière récurrente, des manifestations successives d’agriculteurs sont les symptômes d’une « crise agricole sévère ». Les organisations d’agriculteurs mettent en avant revenus, compétitivité, renouvellement des générations, lutte contre les maladies, accords internationaux et évolution de la PAC, obligations réglementaires… L’inquiétude face aux changements de pratiques à opérer se fait sentir, même quand ils sont perçus comme nécessaires.
Le fonctionnement du système alimentaire, de la production à la consommation, est aussi déterminé par l’action des industries alimentaires, des distributeurs, par les choix et comportements des consommateurs. Connecté à des marchés internationalisés, ce système dépend largement de règles fixées hors du pays, par l’Union européenne (PAC, législations…) ou à l’échelle du monde (OMC, « Codex alimentarius », accords de libre-échange, rapports de force…). Enfin, ce système est étroitement lié à l’environnement, dans le contexte du changement climatique, de la perte de biodiversité, de tension sur les ressources en eau et en sol. Plutôt que de parler d’une crise, il faut parler d’une multiplicité de crises agricoles, alimentaires et environnementales, cachant des difficultés structurelles profondes. L’Académie d’agriculture de France est à l’écoute tant du mal-être de nombreux agriculteurs que des inquiétudes de la société concernant l’alimentation ou l’environnement.

Des défis majeurs pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement
De fait, les systèmes alimentaires, incluant les acteurs économiques, les institutions qui les pilotent et les règles qui les régissent, en France, en Europe et dans le monde, sont confrontés à de grands défis :

  • Respect, vie décente et revenus corrects pour tous les actifs agricoles, exploitants et salariés, mais aussi pour ceux qui travaillent dans les industries d’amont et d’aval ; le maintien d’une vie rurale active, au travers de la production, la transformation et la commercialisation est une vraie valeur pour un territoire ;
  • Souveraineté alimentaire à différentes échelles géographiques, privilégiant la coopération entre régions, pays et continents, excluant des formes de compétition préjudiciables aux plus démunis et à la santé de la planète ;
  • Alimentation saine, équilibrée et accessible à tous les habitants quelles que soient leurs conditions de vie ;
  • Lutte contre le changement climatique et adaptation à celui-ci ; contribution de la biomasse à la transition énergétique ;
  • Respect de l’environnement, bonne gestion des milieux et des ressources naturelles, porteurs de services, y compris pour l’agriculture elle-même ; protection de la santé humaine.

Des réponses à ces défis doivent être apportées à court, moyen ou long terme, en anticipant le contexte à venir. Ces réponses peuvent se révéler contradictoires entre elles. Pour l’Académie d’agriculture de France, ces systèmes doivent se placer dans une perspective agroécologique et sylvoécologique pour répondre aux défis climatiques, économiques ou sanitaires. Cette perspective s’incarne forcément de manières diverses, selon les contextes sociaux, économiques et agronomiques des différents territoires, y compris outre-mer, et selon les filières qui s’y inscrivent.

Pour y parvenir et répondre aux enjeux de long terme, les chemins de la transition eux-mêmes doivent être pensés : dresser des scénarios, en étudier collectivement les impacts, en dessiner les étapes dans le dialogue et le respect de chacun, pour permettre aux différents acteurs de s’adapter effectivement, mais de manière progressive et acceptable pour eux, socialement et économiquement.

Pour un grand débat citoyen
Tant les buts visés que les chemins de la transition sont des choix de société, donc des choix politiques. Les intérêts multiples, souvent contradictoires, aux temporalités diverses, doivent être éclairés par un débat large et informé, s’appuyant sur les connaissances scientifiques et des faits éprouvés. Les solutions d’urgence ne sont pas la réponse. Compte tenu de l’importance des enjeux et de la multitude des acteurs concernés, il appartient à l’État de fixer un cadre au débat. Les enseignements qui en découleront donneront une vision et un chemin à 5, 10, 20 ans, nécessaire, en particulier pour celles et ceux qui vont s’installer en agriculture, pour construire les stratégies de tous les acteurs et pour administrer les affaires publiques. Il faut en effet avec les agriculteurs, les filières et la société, construire un avenir viable.
Le débat devra se dérouler au plus près des acteurs économiques et politiques, des citoyens, avec de fortes implications régionales, dans une démarche complémentaire à celle des conférences de la souveraineté alimentaire. Il tirera profit des multiples initiatives de terrain visant à assurer un approvisionnement alimentaire sain et local à la population. Le débat mené en France devra tenir compte du contexte européen, voire au-delà.

Des contributions de l’Académie d’agriculture
L’académie (plus de 600 membres français et étrangers, scientifiques et praticiens, experts dans les domaines de l’agriculture, de l’alimentation ou de l’environnement) peut éclairer ce grand débat. Elle y contribue d’ores et déjà par ses productions :

  • Une Encyclopédie en ligne, avec plusieurs centaines de fiches sur des thèmes de fond et d’actualité ;
  • Des rapports et avis de l’académie, et parmi les plus récents :
    • pour une gouvernance foncière rénovée, intégrée et décentralisée ;
    • plaidoyer pour la transformation des systèmes alimentaires et l’évolution des partenariats entre la France, l’Europe et l’Afrique ;
    • l’élevage intensif en France peut-il être durable ? Quelle conciliation entre producteurs, citoyens et consommateurs ? ;
    • les réserves d’eau de substitution : quelques conditions préalables à leur développement.

Deux de ces rapports appellent déjà à un pacte social nouveau entre la société et les agriculteurs. Des groupes de travail sont en cours ou se mettent en place :

  • agriculture et société pour analyser les modalités et les conditions pour mieux connecter citoyens et agriculture ;
  • les formes d’agriculture, leurs impacts, biens produits et services rendus, combinaison et complémentarité selon les territoires ;
  • l’économie des entreprises dans la transition agroécologique.

L’Académie d’agriculture de France a vocation, par ses compétences riches et diversifiées, à contribuer à un tel débat, aux côtés d’institutions ayant pour rôle de l’organiser.

 

La transformation de notre agriculture est possible. 

Un collectif d’agronomes la propose !

Répondre aux crises agricoles par des lois rédigées dans l’urgence est révélateur de l’incompréhension d’une grande partie des mondes politique et syndical agricole face aux racines profondes de la crise que traverse l’agriculture et de ce que souhaitent une grande majorité de citoyens. Les choix de politique agricole faits dans les années 1960, axés sur la production et la transformation agricole, doivent aujourd’hui être revus au regard des évolutions du climat, de la dégradation de la biodiversité et des sols, du droit fondamental d’accès de tous à une alimentation de qualité et des enjeux territoriaux, en particulier sur le plan social. La recherche du maintien du statu quo actuel par certains lobbies ne fait qu’accélérer la disparition des exploitations agricoles au seul profit d’une agriculture de « firmes » capable d’affronter le marché mondial. Les citoyens souhaitent un environnement sain et une alimentation de qualité, et la plupart des agriculteurs ont pour demande essentielle de pouvoir vivre dignement de leur métier. Cela passe, pour nous, par une profonde refonte des politiques publiques.

Créer enfin les conditions de la transformation agricole en France
Les agronomes considèrent que les réponses politiques actuelles, notamment l’allègement des normes et la focalisation sur la seule innovation technologique, ne sont pas suffisantes et cachent les véritables défis de l’agriculture : changement climatique, souveraineté alimentaire, décarbonation, biodiversité, renouvellement générationnel. Depuis les années 1970, les agronomes ont d’abord cherché les meilleurs compromis entre protection des ressources naturelles et production agricole intensive (approche agroécosystémique, réduction des pollutions diffuses) puis travaillé sur les conditions techniques de la transition agroécologique (infrastructures agroécologiques, diversification des cultures, santé des sols, protection agroécologique des cultures, , reconnexion culture-élevage…). Cette dernière n’est plus une utopie mais les agronomes ont montré qu’outre un changement de modèle de consommation alimentaire, trois conditions majeures sont nécessaires pour sortir du statu quo mortifère dans lequel l’agriculture est aujourd’hui enfermée.

L’autonomie de l’entreprise agricole, condition de sa résilience climatique et économique
La performance en agriculture est encore trop souvent uniquement jugée à l’aune du volume de production, sans interroger l’impact que la taille de l’exploitation, la spécialisation et le volume de produits par travailleur ont sur la valeur créée, la dépendance aux achats d’intrants, les conditions de travail, la résilience et les impacts territoriaux. Or, cette performance basée sur la quantité de produits engendre une perte certaine d’autonomie, que ce soit au niveau de l’entreprise (dépendance aux intrants, au crédit, aux technologies numériques, aux filières…) ou à l’échelle de la ferme France (dépendance aux importations, vulnérabilité géopolitique, exposition aux marchés mondiaux). Le revenu de l’agriculteur dépend à la fois de sa productivité mais aussi de sa capacité à maîtriser ses charges et à créer de la valeur ajoutée. Les travaux des agronomes, qu’ils soient chercheurs ou agriculteurs innovateurs, montrent que le revenu de l’agriculteur est identique voire supérieur lorsque la reconception du système de culture est orientée vers un gain d’autonomie et de résilience. C’est alors l’intelligence des pratiques agronomiques qui doit être promue.

Sortir des coûts cachés, condition pour prendre en compte les services écosystémiques et les modèles agricoles vertueux à soutenir
Les modes de production agricole sont encore comparés sans intégrer leurs effets indirects (pollution des nappes phréatiques, des sols et des aliments, vulnérabilité climatique, dégradation des sols…), sans considérer les échelles de temps et d’espace, ni les bénéfices cachés (autonomie, décarbonation, qualité des aliments, santé globale de l’environnement à l’humain…). Les coûts induits ne sont pas affectés aux systèmes qui les génèrent et sont pris en charge collectivement (la dépollution de l’eau par le prix de l’eau potable, la pollution chimique par la sécurité sociale…). Ainsi, tant que ces effets ne sont pas évalués précisément, le débat public oppose des performances apparentes à des coûts invisibles. Les pratiques agronomiques vertueuses conciliant écologie et économie doivent devenir le ciblage privilégié des soutiens publics. Ils sont de plus en plus documentés par les agronomes, en particulier à partir des innovations d’agriculteurs, ce qui permet de prendre en compte la diversité et la singularité des situations agricoles.

Le changement des règles du jeu dans l’ensemble du système agrialimentaire français,
Le système agricole et alimentaire français s’est construit à partir des concepts de spécialisation, d’intensification et de compétitivité. Il a été accompagné par la mise en place d’un système sociotechnique cohérent (formation, conseil, financement, recherche, politiques publiques, réglementation, filières). Transformer le système alimentaire en France est donc difficile, car même si les alternatives existent, elles sont difficilement adoptées tant que ces règles du jeu ne changent pas. Le problème n’est donc pas l’absence de solutions techniques, mais les conditions institutionnelles qui rendent le débat agricole prisonnier d’oppositions stériles. Une nouvelle politique, reliant agriculture, environnement, alimentation et santé, est devenue indispensable.

La transformation de notre agriculture est ainsi possible si les enjeux réels, économiques, environnementaux et sociaux, et ce, aux différentes échelles territoriales, sont partagés par les agriculteurs et les citoyens, permettant un véritable engagement collectif pour un nouveau pacte agricole et alimentaire. Les agronomes sont prêts pour y prendre un rôle actif.

Les signataires
Marianne Cerf, Michel Duru, Marie-Hélène Jeuffroy, Antoine Messéan, Jean-Marc Meynard, Bertrand Omon, François Papy, Philippe Prévost, Guy Richard, Jean-Marie Seronie.

Tous les signataires sont à la fois membres de l’Association française d’agronomie et de l’Académie d’agriculture de France.

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