Sur le fil

C’est dur d’être laïque. Surtout quand on n’est pas islamophobe … ni islamo-gauchiste (Laïcité, j’écris ton nom)

J’ai emprunté le titre de ce papier à Jean Mitoyen, pseudonyme d’un collectif où je comptais quelques amis, auteur en 1985 d’un « C’est dur d’être de gauche. Surtout quand on n’est pas de droite », titre lui même inspiré d’un sketch de Guy Bedos. Il me semble que le même paradoxe s’applique aujourd’hui à la laïcité, comme il s’appliquait, au début des années Mitterrand, à la définition d’une gauche tiraillée entre ses tendances sclérosées dans sa vision mythologique du passé, et celles attirées par les sirènes néo-libérales.

C’est dur d’être laïque. Surtout quand on n’est pas islamophobe … ni islamo-gauchiste

Comme le disait le regretté Philippe Meyer sur les antennes de France Inter, « ce n’est pas pour me vanter », mais on peut difficilement mettre en doute mon engagement personnel pour la laïcité. C’est lui qui m’avait conduit, en 1984, à m’associer à la pétition « Les cathos de la laïque », lancé par Témoignage Chrétien pour s’opposer au soutien de l’épiscopat au mouvement contre la loi Savary. C’est lui qui m’avait conduit, en 2003, sur la sollicitation du directeur de la CPam de Seine Saint Denis de l’époque, à arbitrer en faveur de l’interdiction du port du voile, comme de tout autre signe religieux, par les agents de la Sécurité sociale ; position validée dix ans après par la Cour de cassation dans un arrêt rendu le même jour que celui de l’affaire Baby Loup. C’est lui qui m’avait conduit, en 2015 à élaborer une charte de la laïcité de la branche famille et de ses partenaires, et à mettre fin, en 2017, aux fonctions du directeur de la Caf du Bas-Rhin qui refusait de l’appliquer, déclenchant un conflit avec une grande partie de ses collègues, qui à l’époque avaient préféré, y compris les plus laïques et maçons d’entre eux, la défense corporatiste de leurs intérêts à l’application d’un des principes de la République (et ce qui est probablement en partie à l’origine de mon éviction de la Cnaf). C’est lui également qui m’avait conduit, à l’été 2016, à refuser le financement par les Caf de séjours de vacance réservé à des musulmans pratiquants et animé par un imam islamiste, et qui m’a valu des tweets vengeurs du CCIF et de Al Kanz, mais aussi, quand ils ont compris que ma conception de la laïcité n’était pas islamophobe, des attaques de Résistance républicaine, qui, avec son clone Riposte laïque, instrumentalise une laïcité ciblée sur l’islam à l’appui de ses thèses racistes. Plus récemment j’ai participé avec Témoignage Chrétien à la lutte pour l’abolition des notions de blasphème ou d’apostasie dans le droit international.

Pour moi l’exigence de laïcité doit s’appliquer à toutes les religions ou convictions qui ont droit de cité dans la République, et bien évidemment à l’islam, comme aux autres. Mais je suis atterré que le débat se focalise à nouveau sur la question du voile. Soyons clair, je n’aime pas ce voile que portent certaines femmes de confession musulmane, comme je n’aime pas davantage l’habit des sœurs catholiques ni les soutanes des prêtres intégristes (ni d’ailleurs le col romain des autres), et ne prise pas d’avantage les tenues vestimentaires des Loubavitch et autres juifs orthodoxes. Mais cela n’a rien à voir avec la laïcité, mais avec mon opinion sur ce que ces tenues révèlent du rapport à la religion et des rapports entre les femmes et les hommes. Et je ne souhaite pas davantage que l’on interdise le voile dans l’espace public, dès lors qu’il ne recouvre pas le visage au point de le rendre méconnaissable -encore que cette condition relative non à la religion mais à l’ordre public, doive aujourd’hui être relativisée avec la généralisation du port du masque consécutive à l’épidémie de Covid 19- que l’on interdise le port d’autres vêtements prescrits par d’autres religions. D’ailleurs l’interdiction du burkini sur les plages par certains maires a été censuré par le Conseil d’État, comme l’avait été au début du 20ème siècle l’interdiction du port de la soutane par les prêtres dans la rue. J’ai apprécié de ce point de vue le tweet de Caroline Fourest rappelant que « La laïcité n’interdit pas à une citoyenne d’être auditionnée avec son voile. Cessez de l’invoquer à tort et à travers » ; mais ajoutant « Le féminisme, en revanche, devrait pleurer à l’idée qu’un syndicat étudiant de gauche en soit là, à promouvoir la pudeur pour les femmes et la bigoterie », opinion qu’à titre personnel je partage, mais qu’on peut aussi ne pas partager sans remettre en cause un des principes juridiques fondamentaux de la République. J’avais été choqué, de la même façon, par les reproches faits par certains parlementaires socialistes qui l’auditionnaient à Latifa Ibn Ziaten pour le port de son voile ; Latifa dont le fils, le maréchal des logis chef Imad Ibn Ziaten a été une des premières victimes de Mohamed Merah, et qui, musulmane revendiquée, milite pour améliorer la conditions des jeunes dans les quartiers en difficulté et participer ainsi à la prévention de la radicalisation. Le problème c’est qu’en visant le voile au nom de la laïcité, on vise directement une pratique prescrite par une part de l’islam, et donc indirectement les musulmans, ou plutôt les musulmanes (car on ne mesure pas la taille des barbes des croyants), et on remet en cause, comme le font d’ailleurs les islamistes en leur imposant de se couvrir ou de se masquer, leur liberté de se vêtir comme elles l’entendent.

Mais je n’apprécie pas davantage ceux qui, au nom de la défense des opprimés, et considérant que l’islam est aujourd’hui leur religion, sont aveugles aux dangers de l’islamisme comme idéologie politique, mais aussi religieuse, car il n’y a pas, dans cette conception, de distinction des plans, de séparation entre le politique et le religieux ; ou ceux qui, dans une vision déterministe que n’aurait pas renié le Boukharine que dénonçait Gramsci,  considèrent que seules les conditions socio-économiques expliquent cette radicalisation de certains musulmans, exonérant ainsi l’islam de sa propre responsabilité (c’est comme si l’on exonérait le christianisme de toute responsabilité dans les croisades ou l’inquisition, le catholicisme de toute responsabilité dans les guerres de religion, le nationalisme de toute responsabilité dans le nazisme, les évangélistes de toute responsabilité dans la politique conduite par Donald Trump en Palestine, en ramenant tout cela à des déterminants économiques, sociaux ou géopolitiques, sans tenir compte du pouvoir propre des idéologies) ; tous ceux aussi qui, malgré la multitude des études sociologiques de terrain, nient la réalité de l’hégémonie de l’idéologie islamiste dans certains quartiers et les risques qu’elle fait porter sur la sécurité intérieure et sur notre conception des libertés.

Pour autant, je n’apprécie guère non plus l’amalgame qu’essaie de faire entre ces phénomènes complexes la notion de « séparatisme ». L’article 1er de la Constitution affirme que la France est « une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». La notion de séparatisme renvoie au premier terme de l’énumération en laissant entendre que l’islamisme revendique une souveraineté sur une partie de la population ; c’est tirer loin le concept : l’islamisme est un mouvement multiforme qui n’a pas aujourd’hui les moyens ni les structures d’un tel projet politique, dont d’autres courants idéologiques pourraient dans ces conditions faire l’objet du même reproche, et le djihadisme n’est pas séparatiste mais l’expression terroriste d’une guerre conduite à l’échelle internationale, par Al Qaida puis par Daesh.

La laïcité reste la façon la plus efficace que nous ayons trouvé pour mettre à distance le religieux du politique. Ce n’est pas une arme pour lutter contre le terrorisme, qui est une forme de guerre insidieuse qui réclame des ripostes adaptées, mais un bouclier préventif et éducatif, y compris pour les religions elles mêmes, pour mettre un garde fou aux tentations des religions de vouloir imposer leur imperium sur l’ensemble de la société. Dans notre République laïque, il n’est pas possible à l’État, comme le faisait l’empereur Constantin au début de la chrétienté, d’intervenir dans les interprétations des dogmes religieux. En revanche, il lui est possible d’obliger l’islam, comme les autres religions, de se plier aux principes de la laïcité.

Paris, Croulebarbe, 25-30 septembre 2020.

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