In memoriam, Lu, vu, entendu

L’anti-Prince : Sur les 80 ans du petit prince.

 

On a longtemps pensé que le Petit prince, servi par la voix de Gérard Philippe, était un conte pour enfants ; puis, comme Le prophète de Khalil Gibran, un recueil de textes pour jeunes cathos en mal de célébrations postconciliaires. On a compris aujourd’hui que c’est d’abord un conte philosophique, même si, bien sûr, il peut aussi servir à l’éducation des enfants, ou à exprimer une forme de spiritualité, agnostique, comme l’était Saint Exupéry lui-même.

Mais qu’a-t-il donc voulu nous laisser comme message avec ce conte qui nous parle toujours 80 ans après sa première parution à New-York ?

C’est d’abord une longue méditation sur l’amour -éros avec la rose, phylia, avec le renard et agape, même si c’est en creux de la solitude des personnages que se révèle la fraternité- une sorte de basse continue, ornée de nombreuses variations qui peuvent faire l’objet d’autant d’exégèses contradictoires. C’est peut-être cet entrelac qui explique que c’est aujourd’hui le livre le plus traduit au monde après la bible.

C’est aussi une histoire de dépression, celle qui conduit à contempler 43 fois un coucher de soleil, 43 le même jour : bien plus que « Tomber sept fois, se relever huit ».

C’est aussi, avec la galerie des personnages que rencontre le petit prince une critique sociale de la comédie humaine : critique de la monarchie des apparences avec le roi, critique de la flatterie avec le vaniteux, critique de la culpabilité avec le buveur, critique de l’affairisme avec le businessman,  critique d’un travail qui a perdu son sens avec l’allumeur de réverbère, critique de la connaissance théorique avec le géographe, critique de la perte de sens des sociétés modernes avec l’aiguilleur, critique, illichéenne avant l’heure, de la société de consommation avec le marchand de pilule, ou même critique des préjugés avec l’astronome turc.

Mais surtout, dans la rencontre entre le narrateur et son double enfantin, Saint Ex met en scène et fait dialoguer deux éthiques : l’éthique de conviction, avec le petit prince, l’éthique de responsabilité, avec l’aviateur, le pilote de l’aéropostale, responsable, quoiqu’il en coute, de l’acheminement du courrier vers l’Amérique latine; le pilote de guerre aussi.  Une éthique de la responsabilité qui exige de mettre les mains dans le cambouis, comme Saint Exupéry dans le moteur de son avion, et pas seulement de disserter sur la morale, à l’image de ces kantiens que dénonçaient Péguy et qui ont  les mains pures parce qu’ils  n’ont pas de mains.

Mais quelle est alors la limite qui fait passer de l’éthique de la responsabilité, où les moyens sont alignés aux fins, mais avec un souci d’efficacité qui nécessite des compromis et n’est pas compatible avec une transparence totale, au machiavélisme, de « la fin justifie les moyens » et qui repose sur la duplicité et sur le mensonge.

A cette dérive, Saint Ex n’oppose pas une éthique de conviction radicale comme pouvait le faire sa contemporaine Simone Weil mais appelle à revenir à l’’essentiel : « Respect de l’homme ! Respect de l’homme ! … Là est la pierre de touche ! ». C’est cette tension dialectique avec l’éthique de conviction qui joue le rôle de force de rappel pour l’éthique de responsabilité : « l’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité ne sont pas contradictoires, mais elles se complètent l’une l’autre et constituent ensemble l’homme authentique, c’est-à-dire un homme qui peut prétendre à la « vocation politique. »

Tension dialectique, mais aussi tension poétique, une autre clé du livre. Comme l’écrivait Saint Exupéry un an avant sa mort : « On ne peut vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous ! On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. »

Paris, le 3 avril 2023

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