Homère nomme Athéna πολύμητις [polúmētis], la conseillère aux multiples ressources. Que signifie donner conseil ? Cela veut dire : préméditer quelque chose, y pourvoir d’avance et par là faire qu’elle réussisse. De ce fait Athéna règne partout où les hommes produisent quelque chose, mettent au jour quelque chose, la mènent à bonne fin, mettent en œuvre, agissent et font.
Martin Heidegger [1]
![Pallas Athena {1898} Gustav Klimt [3966 × 3924] : r/ArtPorn](https://external-preview.redd.it/Ylx2u2X7fEYAB-V9DFqrEHOL51owlUbbvdOu1WKjMyQ.jpg?auto=webp&s=4576c7cc98dfa77200b501ce08c64e447eab491f)
J’ai choisi Athéna, représenté ci dessus par Gustave Klimt, comme symbole de l’année 2026. Avant d’expliquer pourquoi, je voudrais revenir sur cette tradition que j’ai inaugurée il y a maintenant huit ans. Pour ceux qui sont pressés vous pouvez passer tout de suite à la deuxième partie (Athéna ou la paix armée).
Retour vers les futurs des huit dernières années
Depuis 2018, année qui fut finalement plutôt néfaste pour moi, j’ai pris coutume de mettre chaque nouvelle année sous un signe, symbolique ou mythique qui incarne les attentes, les espérances ou les craintes, que je porte pour elle. Depuis le Covid et sa prolongation en Covid long, je n’ai pas toujours eu la capacité d’expliciter sur ce blogue les raisons de ces choix dont j’ai fait chaque année l’emblème de mon profil Facebook.
2018, une année de rupture que j’espérais de transition, fut l’année Janus : elle n’a pas été totalement au rendez- vous des espoirs que je mettais en elle, mais à l’image de Janus, elle a été à double face, avec ses moments d’espoirs, comme le mouvement pour la planète, et ses moments de violence, comme cet épisode en jaune, révélateur fluorescent des tensions qui affectent nos sociétés.
2019 fut l’année Sisyphe, l’homme, l’humain, qui pousse son rocher, qui ne se décourage pas de le voir dégringoler de la montagne, et qui reprend son ouvrage, sa mission. « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer » : les enjeux planétaires réclament l’optimisme de la volonté face au pessimisme de la raison.
« Il faut imaginer Sisyphe heureux » et « trouver le bonheur dans l’action » disais-je en guise de vœux en les illustrant avec cette image du défi environnemental.
2020 fut l’année du Sol invictus : C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière écrivais je dans un texte repris par Témoignage Chrétien comme édito du 9 janvier 2020 et illustré évidemment par Pierre Soulage. qui a su faire jaillir la lumière du noir, de l’outrenoir, et qui nous a quitté deux ans après à l’âge de 102 ans. Depuis j’aurais pu reprendre chaque année le texte que j’avais publié cette année-là…

2021 fut l’année Qohèleth, illustré avec cette vanité de Jonatan Maldonado devant laquelle je médite chaque jour et où un masque a remplacé le crane qui caractérise ce type de tableaux au XVIIème siècle. Il faut dire que « vanité des vanités » est une très mauvaise traduction de « hével havelim » , que Chouraqui traduit lui par « Nuée des nuées ». Une évocation peut-être aussi de ce brouillard mental caractéristique du Covid long qui fut diagnostiqué pour moi au début de cette même année.

Des vœux complétés d’ailleurs sur l’air de « de la Covid, encore de la Covid, toujours de la Covid », par un hommage au Péguy du « De la grippe », Encore de la grippe », « Toujours de la grippe » et une évocation de ce virus qui a laissé des traces en moi comme pour les nombreuses personnes touchées, souvent bien plus que moi.

2022 était placée sous le signe de Hubris et Némésis, illustrée par Miss.Tic, de son nom Radhia Aounallah, qui malheureusement nous a quitté cette année là. Je n’ai finalement pas écrit le commentaire sur Némésis, l’antihubris, que j’avais prévu à l’époque, mais je ne savais pas à quel point le choix de ce dessin était prémonitoire, puisque c’est le 22 février de cette année là que Poutine a engagé son offensive contre l’Ukraine.

2023 fut l’année de la Pythie illustrée par le tableau éponyme du surréaliste André Masson. « Le dieu dont l’oracle est à Delphes n’explique pas sa prédiction ni ne la cache non plus mais donne une indication pour la comprendre » (Héraclite), avais-je écrit sur Facebook. Là non plus je n’ai pas développé ici, mais je ne crois pas que j’aurais prédit le pogrom perpétré par le Hamas le 7 octobre en Israël et la réaction démesurée, avec ses risques génocidaires, du gouvernement de Netanyahou dans la bande de Gaza, sans oublier la Cisjordanie où la colonisation a repris de plus belle.

En tous cas, avec le recul, le tableau peut évoquer ces désordres du monde, ce chaos dont les ingénieurs se sont multipliés en Israël-Palestine mais aussi dans de nombreux autres endroits de la planète.
2024, fut l’année Europe, illustrée par ce tableau d’Henri Matisse, L’enlèvement d’Europe (1929). J’ai commenté ce choix à l’occasion de mon intervention lors de la table ronde organisée le 25 avril à Strasbourg par Démocratie & Spiritualité avec d’autres partenaires sur « L’Europe Demain au regard de ses sources et ressources spirituelles ».

Ce choix était bien sûr motivé par les élections européennes. Je ne savais pas qu’elles auraient des conséquences aussi conflagratoires sur la situation politique en France avec les choix d’un président devenu lui même ingénieur du chaos.
2025, l’année du « fils de l’homme », illustré par le tableau énigmatique de Magritte, référence à mon homonyme prophète et à ses prédictions apocalyptiques. Là encore je n’ai pas commenté ce choix ici : il renvoyait à plusieurs connotations que je ne pourrais toutes évoquer. Il y avait bien sûr cette dimension apocalyptique de la période : apocalyptique au sens de révélatrice des « choses cachées depuis la fondation du monde » pour reprendre le titre d’un livre de René Girard qui m’a marqué (dont l’édition de poche est d’ailleurs illustrée avec ce tableau), plus que de catastrophe imminente. L’insistance aussi sur le fait que Jésus, dont je reste marqué par le message évangélique et qui s’était approprié le titre, se considérait comme un humain à part entière, avant que ses héritiers en fasse le fils de Dieu.

Surtout c’était, au moment où, retraité depuis deux ans, j’allais devenir septuagénaire, un choix d’humour sur moi-même et de prise de distance avec mon état : dans Covid long, il y a long, écrivais je aussi sur mon blogue. 2025 fut d’ailleurs un tournant sur ce sujet, grâce notamment au Professeur Dominique Salmon-Ceron spécialiste reconnue de ce syndrome (je vous recommande son interview « Le Covid long c’est une petite mort invisible ») et qui m’a permis de gérer ce syndrome post-covid, et donc de vivre avec. Ce billet en est une manifestation.
Athéna ou la paix armée
Pour 2026, un peu ragaillardi, j’ai donc choisi Athéna, illustrée par le magnifique tableau de Gustav Klimt que j’ai mis en tête de ce billet. Rappelons qu’Athéna (Ἀθηνᾶ, assimilée à Minerve par les Romains) est la déesse olympienne aux sages conseils, qu’elle est à la fois la déesse de la guerre et de la défense des cités, de la sagesse, protectrice des héros et patronne des artisans et de l’artisanat (poterie, tissage, sculpture…) : une divinité protectrice des cités parmi lesquelles on trouve notamment Athènes à qui elle a donné son nom. Des cités qui représentent aussi la capacité des humains à produire et inventer.

Evidemment ce choix d’Athéna est d’abord lié au contexte international : face à l’offensive des disciples d’Arès (Ἄρης / Árēs, Mars pour les romains) le dieu de la guerre et de la violence aveugle, les Poutine, les Netanyahou et les Trump, pour ne citer que les plus marquants, opposer la paix armée symbolisée par Athéna. « Si vis pacem para bellum » dit l’adage romain. Face aux agressions la seule façon de protéger la paix est de se préparer à la guerre. Cela peut paraître contrintuitif mais faisons une expérience de pensée et appliquons aux dilemmes auxquels nous sommes confrontés le pari de Pascal : si nous cédons à la force nous sommes sûr d’avoir la guerre comme l’avait prédit Churchill après Munich, car, comme nous l’apprend l’expérience historique, rien n’arrêtera ces ingénieurs du chaos ; si nous montrons notre détermination il est possible, même si ce n’est pas sûr, que nous évitions cette issue tragique.

Fille de Zeus, enfantée par le crane, Athéna est aussi symbole de la raison et de la sagesse. Athéna, c’est la sagesse de la philosophie symbolisée par cette chouette, son animal totem, qui selon Hegel ne « prend son envol » « qu’au début du crépuscule ». D’une certaine façon la mère de cette démocratie inventée par les athéniens qui avaient fait d’elle la mère de leur cité. Mais une sagesse, une démocratie armée pour défendre la civilité et l’humanisme contre la barbarie. Non pas les barbares au sens que lui donnaient les grecs, mais la barbarie au sens que lui donnaient les fondateurs de « socialisme ou barbarie », Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, reprenant une expression que Rosa Luxembourg avait elle-même empruntée à Engels. « Friedrich Engels a dit un jour : « La société bourgeoise est placée devant un dilemme : ou bien passage au socialisme ou rechute dans la barbarie. » Mais que signifie donc une « rechute dans la barbarie » au degré de civilisation que nous connaissons en Europe aujourd’hui ? Jusqu’ici nous avons lu ces paroles sans y réfléchir et nous les avons répétées sans en pressentir la terrible gravité. Jetons un coup d’œil autour de nous en ce moment même, et nous comprendrons ce que signifie une rechute de la société bourgeoise dans la barbarie. Le triomphe de l’impérialisme aboutit à l’anéantissement de la civilisation – sporadiquement pendant la durée d’une guerre moderne et définitivement si la période des guerres mondiales qui débute maintenant devait se poursuivre sans entraves jusque dans ses dernières conséquences. ». Propos prophétiques s’il en fut, et dont on voit qu’ils s’appliquent tout autant à la situation actuelle qu’à celle qui précédait la Première guerre mondiale.

Divinité contradictoire Athéna c’est aussi celle qui protège de la colère de son père Zeus (origine de notre façon de dire Dieu dans les langues latines) l’humain Ulysse, ou plutôt Odysseus (Ὀδυσσεύς , Odysseús), qui affirme la volonté et la liberté humaine face aux dieux, qui annonce d’une certaine façon la fin du divin : mais pas pour autant la fin de la spiritualité. C’est le sens de la citation de Martin Heidegger mise en exergue de ce papier avec la question du discernement (du conseil) pour choisir et pour agir.
Paris, Croulebarbe, le 21 janvier 2026 (le jour anniversaire de la décapitation de Louis XVI, mais ça n’a rien à voir).
[1] « La provenance de l’art et la destination de la pensée », conférence à l’Académie des sciences et des arts d‘Athènes, 4 avril 1967, trad. Jean-Huis Chrétien et Michèle Reifenrath in « Martin Heidegger », Cahiers de L’Herne n° 45, Éditions de l’Herne, 1983.
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