Démocratie & Spiritualité, Sur le fil

Les chrétiens de gauche vont-ils renouveler le débat politique ? (retour sur l’Université d’automne des Poissons roses)

Je reprends ici l’exposé que j’ai fait à la première Université d’Automne des Poissons Roses, le 11 octobre 2025 consacrée au thème : « Les Chrétiens de Gauche vont-ils renouveler le débat public ? » lors de la table ronde finale animée par Bertrand du Marais (président des Poissons roses), et à laquelle participaient également Nicolas Boucher (président du Modem Ille-et-Vilaine), Jean-Baptiste de Foucauld (au titre du Pacte civique), Grégoire Mauduit (Lutte et Contemplation), Benoit Ostertag (président de La Vie nouvelle-LVN) Dominique Potier (Esprit civique), Marcel Rémon sj. (Directeur du Céras, qui édite la revue Projet), Jérôme Vignon (pour Les Semaines Sociales de France),  et moi-même (comme président de Démocratie et Spiritualité et éditorialiste à Témoignage Chrétien).

Je dois dire avoir eu une double surprise à la lecture du thème et du programme de la session. D’abord je croyais que Denis Pelletier et Jean Louis Schlegel avaient signé en 2012 dans « À la gauche du Christ. Les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours » le certificat de décès de ce qu’on a appelé les chrétiens de gauche (ou « des cathos de gauche » si l’on préfère) considérant qu’il s’agit d’un moment terminé de l’histoire du christianisme, comme de la gauche. Mais peut-être ont ils ressuscité.

Mais surprise également de voir dans la table ronde un représentant du MoDem, i.e. de la démocratie chrétienne. Je n’ai rien contre la démocratie chrétienne, même si je dois confesser que ce n’est pas ma culture politique. Mais quoiqu’on pense de ce courant de pensée, il est difficile, en France ou ailleurs en Europe, de la classer à gauche ni même au centre gauche, sauf peut-être juste après la Libération, dans le sillage de Marc Sangnier, et ça n’a pas duré longtemps.

Je dois préciser à cet égard que si je m’exprime ici en tant que Président de Démocratie & Spiritualité, je ne m’exprime pas, sur ce sujet, au nom de Démocratie & Spiritualité, même si mon propos s’inspire, bien sûr, des réflexions que nous conduisons au sein de l’association ; et ce pour au moins deux raisons :

  • d’une part, même s’il y avait nombre de chrétiens parmi les fondateurs de D&S, dés l’origine l’association s’est ouverte aux croyants d’autres religions, comme d’ailleurs aux  agnostiques ou aux athées ; c’est le sens du 2ème engagement de la Charte de 1993 : « Apprendre à connaître et respecter les autres formes d’expériences et de spiritualité que la sienne et faire de ce dialogue un support de son propre cheminement ».
  • d’autre part, D&S ne se positionne pas sur le terrain politique, en tous cas partisan, sauf dans le refus de doctrines qui sont contraires au principe de fraternité, et si nous avons dans nos membres des personnes qui se situent à gauche, il y en a aussi qui se situent à droite, et même, faut-il le préciser, au centre, voire ne souhaitent pas se positionner sur l’arc politique. L’interconvictionnalité qui est l’un de nos engagements fondamentaux s’applique tant aux convictions politiques qu’aux convictions religieuses.

En revanche je m’exprime bien ici comme « chrétien de gauche » et c’est à ce titre que je suis aussi éditorialiste à Témoignage Chrétien. Mais un chrétien de gauche un peu particulier : un « chrétien agnostique ». Chrétien au sens de la référence au « Christ philosophe » de Frédéric Lenoir, car la référence à l’Evangile et même plus largement à la Bible continue a nourrir ma philosophie de l’action, comme aussi mon éthique et ma spiritualité. Mais il s’agit d’une spiritualité sans Dieu, ou plus exactement agnostique car, comme pour reprendre ce que m’a confié récemment Roselyne Bachelot, je ne suis, comme elle, « pas assez prétentieux pour me définir comme athée ». Et de gauche, mais sans engagement dans un parti politique depuis plus de quarante ans.

Pour revenir au thème de cette table ronde, les chrétiens de gauche, ni d’ailleurs la démocratie chrétienne (à la différence de l’Allemagne ou de l’Italie) n’ont la plupart du temps revendiqué cette identité dans le champ politique. Au contraire ils ont plutôt développé la stratégie évangélique du « levain dans la pâte », comme ce fut le cas pour les prêtres ouvriers dans les années cinquante, pour le syndicalisme avec la déconfessionnalisation de la CFTC en CFDT en 1964, par l’intégration des mouvements politiques issus du christianisme dans le PSU en 1960 puis dans le PS dans les années soixante-dix, à l’origine de ce qu’on a appelé « la deuxième gauche », ou encore dans l’évolution de La Vie nouvelle, qui abandonne aussi la référence initiale au christianisme à la fin des années soixante. Les quelques rares initiatives pour structurer un courant politique chrétien à gauche comme « Chrétiens pour le socialisme » dans les années 76-77, ou plus récemment avec la création avec « Les poissons roses » d’un courant chrétien au sein du PS n’ont guère pris.

J’en étais là de mes réflexions quand j’ai lu « Urgence évangélique. Manifeste pour un universalisme égalitaire alternatif à la mondialisation capitaliste » du Collectif Anastasis. Comme j’ai eu l’occasion de l‘écrire sur ce blogue, j’ai eu l’impression de rajeunir de cinquante ans en lisant ce texte ; l’époque où je me nourrissais de « Croire, ou le feu de la vie » de Frédo Krumnow  (l’un des artisans de la laïcisation de la CFTC) ou La foi d’un chrétien révolutionnaire » de Philippe Warnier (à l’époque animateur national de La Vie Nouvelle), à l’époque où j’adhérais au PSU après le départ de Michel Rocard et où je fréquentais les Chrétiens marxistes. J’y ai surtout vu l’application au politique de l’éthique du sermon sur la montagne dans laquelle Max Weber voit l’une des expressions de la radicalité de l’éthique de conviction.

Cela m’amène à quelques réflexions sur le sujet de cette table ronde  : en quoi les chrétiens de gauche peuvent renouveler le débat politique, comme ils ont d’ailleurs pu le faire dans le passé.

  1. Assumer une forme de radicalité et ce dans les deux sens du terme : à la fois prendre les problèmes politiques à la racine, mais aussi donner une forme d’intransigeance à nos messages. Cela n’implique pas nécessairement la violence y compris verbale ; mais surtout cela intègre l’exigence de la nuance, à la fois pour intégrer la complexité et accepter de « penser contre soi-même ». J’appelle à une forme de radicalité de la nuance.
  2. Repenser le rapport entre éthique de conviction et éthique de responsabilité, entre ce qui est du domaine de la foi et de l’espérance, et ce qui est du domaine de la raison et du compromis avec la réalité. Dans les deux cas il faut éviter les dérives : celle du machiavélisme quand la fin justifie les moyens, pour l’éthique de responsabilité, ou l’instrumentalisation populiste pour l’éthique de conviction. Les chrétiens engagés en politique doivent se livrer à un exercice permanent de discernement, à la rencontre des deux éthiques.
  3. Etre ferment de dialogue notamment dans le contexte d’hystérisation des débats qui caractérisent notre époque. C’est pourquoi nous avons soutenu les démarches de type « conventions citoyennes » qui prennent le temps de l’écoute et de l’analyse. Et cela est particulièrement nécessaire au sein de la gauche : pour ma part je ne partage pas l’idée de deux gauches irréconciliables. C’est la raison pour laquelle j’ai participé à l’organisation d’un colloque réunissant huit fondations représentatives des multiples nuances au sein des gauches françaises à l’occasion des 80 ans de la Sécurité sociale. De façon générale il faut trouver des lieux où ces gauches se parlent.
  4. Porter la dimension spirituelle du combat politique. La politique c’est d’abord, comme l’a montré Michal Foucault, le domaine des corps et elle mobilise d’abord les émotions. Tout l’effort des Lumières fut aussi d’y mettre de la rationalité. Parfois de façon excessive, voire instrumentalisée, comme on le voit avec l’hégémonie  de la pensée dominante en économie comme forme de détermination des choix collectifs. Le postulat de D&S c’est qu’il faut aussi intégrer dans la politique la dimension spirituelle de l’humanité, celle qui n’est  réductible ni au corps ni à la pensée, et dans laquelle s’enracinent les valeurs, comme celles qui servent de devise à la République.
  5. Dialoguer sur ce sujet avec les autres formes de spiritualités, avec un engagement pour la laïcité comme facteur favorable à ces échanges. Bien sûr avec les autres religions, les religions monothéistes, en rappelant la fraternité abrahamique et en luttant à la fois contre l’antisémitisme et contre l’islamophobie, mais aussi toutes les autres religions. Et peut-être davantage encore dans le dialogue avec les spiritualités non religieuses. Je rappelle qu’aujourd’hui plus de 50% des français se déclarent sans religion, ce qui ne veut pas dire sans spiritualité. Même si pour la plupart d’entre eux c’est sûrement celle de Monsieur Jourdain.
  6. Critiquer voire dénoncer, là aussi au nom du principe de laïcité, la double tentation des religions au cléricalisme et à la théocratie, les dérives antidémocratiques des religions que ce soit en leur sein ou dans le champ politique. C’était le sens de la première partie de mon rapport moral pour l’Assemblée générale de D&S de cette année. Dans la période être chrétien de gauche c’est dénoncer au nom de l’Evangile la récupération du christianisme (et même parfois sa complicité), orthodoxe par Poutine, ou évangélique et catholique par  Trump et plus encore Vance.

« Que reste-t-il du passage des chrétiens de gauche ? Moins des discours et des théories que ce qu’ils ont construit dès la Résistance et dans les décennies qui ont suivi : leur contribution à la solidarité et à la justice sociale, au « Bien commun » (comme dit l’Eglise catholique pour désigner l' »intérêt général »), en vertu de convictions fortes sur la valeur de l’engagement dans la Cité politique », concluaient il y a presque 15 ans les auteurs de « À la gauche du Christ ». On ne peut mieux dire que le levain continue de travailler la pâte. Mais la période nécessite probablement d’aller au delà, en réaffirmant davantage les fondamentaux universaux de la spiritualité chrétienne, notamment l’idéal de fraternité, sans pour autant tomber dans le piège identitaire qui guette toutes les religions, le christianisme comme les autres.

Paris, le 11 octobre 2025, mis au point début 2026.

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *