Denis Clerc, collaborateur historique de Témoignage Chrétien, fondateur du journal Alternatives économiques, qui avec « Déchiffrer l’économie » a initié à cette discipline des milliers de personnes, a fini par soutenir sa thèse d’économie l’année dernière à l’âge de 83 ans. C’est cette thèse qui est publiée avec « Les économistes non-conformistes en France au XIXe siècle ». Un choix délibéré que de revenir à ces oubliés de l’histoire de la pensée économique qui, avant l’analyse marxiste, furent les premiers auteurs critiques du libéralisme des héritiers d’Adam Smith, qui, dés cette époque, prétendait à la scientificité du postulat d’une main invisible du marché garantissant une situation optimale pour la société. A l’encontre de cette thèse, les dix « publicistes » sélectionnés, ces hétérodoxes de l’époque et qu’il qualifie de ce terme de « non-conformistes » (comme le mouvement auquel se rattachait la revue Esprit dans les années trente) mettent en évidence les dégâts des thèses libérales : d’abord , à l’encontre de l’idée d’équilibre, la permanence et même l’amplification des crises, mais aussi les effets négatifs de la concurrence, le développement des inégalités, les conditions de travail et de vie de ce que l’on commence à appeler le prolétariat et qu’illustreront plus tard les romans d’Emile Zola, notamment le travail des enfants avec ses conséquences néfastes pour la santé de la population, y compris pour la défense nationale, qui sera d’ailleurs dénoncé aussi à ce titre par des libéraux conservateurs comme Villermé.
Dix auteurs qui ne sont pas pour autant ces utopistes que railla Karl Marx, mais qui tentèrent de changer les choses en proposant des réformes qui eurent une postérité importante en énonçant les prémisses de ce qui deviendra l’Etat-providence et l’économie sociale et solidaire au 20ème siècle : la fixation d’un salaire minimum, la prise en charge des personnes exclues du travail du fait de la maladie, du chômage ou de la vieillesse en « assurant un minimum de bien-être et de sécurité », le développement du logement social, de l’éducation universelle, le tout financé par une fiscalité redistributive, le développement de l’association, le terme de l’époque pour désigner la coopération ouvrière, pour ne citer que les plus importantes. Des idées qui seront développées plus tard par Léon Walras (plus connu pour la mathématisation de la discipline économique), et surtout par Charles Gide (le tonton d’André et le père de l’économie sociale).
Dix économistes dont une seule femme Flora Tristan, et qui à l’exception de Sismonde de Sismondi ne sont pas passés à la postérité, du moins comme économistes, marginalisés qu’ils furent par la « tribu des libéraux » pour reprendre l’expression de Charles Gide. Dix économistes dont la moitié tentèrent l’expérience de la presse pou r faire passer leurs idées. Dix économistes parmi lesquels on retrouve également Pierre Leroux plus connu pour avoir promu le mot socialisme pour désigner l’idéal d’une société « qui ne sacrifiera aucun des termes de la devise liberté, égalité, fraternité » ainsi que Louis Blanc plus connu pour avoir promu en 1848 les ateliers nationaux mais qui institua surtout avec la Commission du Luxembourg, « commission du gouvernement pour les travailleurs » au début de la 2ème République, prémisse de ce qui deviendra en 1906 le ministère du travail. Dix républicains qui pour la plupart s’opposeront à ce titre au Second Empire et qui pour nombre d’entre eux puisent leur souci de justice dans le message chrétien. Dix penseurs de l’économie et de la société entre lesquels les débats seront nourris tout autant qu’avec les libéraux, notamment sur la place de l’Etat dans la mise en œuvre de leurs propositions.
Toutes critiques et débats qui font écho à ceux d’aujourd’hui. Merci à Denis Clerc d’avoir ressuscité ces pensées trop éclipsées, non seulement par l’hégémonie de la pensée libérale et aujourd’hui néolibérale, mais aussi par celle d’une vulgate marxiste aujourd’hui tellement démonétisée qu’elle ne lui permet plus de s’opposer efficacement aux dérives du capitalisme.
Paris, Croulebarbe, le 8 mars 2026.
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