Dans le cadre du cycle de conférences sur « Le discernement ou comment résister aux dérives de notre temps » organisées par mon ami Mochel Bouvard au Centre culturel de La Gorge aux Contamines Montjoie, je suis intervenu le mercredi 5 août sur « Lutter contre les (résister aux) dérives (radicalisations) nationales identitaires des religions ». Je l’ai fait en tant que président de Démocratie & Spiritualité dont les rapports moraux de cette année et de l’année dernière abordaient ce sujet. Je l’ai fait également en tant qu’éditorialiste à Témoignage Chrétien, témoin encore vivant de la résistance spirituelle contre la dérive vichiste et antisémite de l’épiscopat sous l’occupation. Je l’ai fait aussi comme agnostique chrétien, agnostique donc extérieur à toutes les formes de croyances portées par les religions, mais marqué au demeurant par ma culture biblique, où je puise nombre de mes références spirituelles et philosophiques.
- Pour commencer : quelques définitions
D’abord ce mot de « religion ». La religion, c’est comme le temps pour Augustin d’Hippone : si on ne me demande pas ce que c’est je le sais, mais dès qu’on me le demande je ne le sais plus. Le fondateur de la sociologie en France Emile Durkheim s’était pourtant essayé à une définition : « Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent. ». Mais on voit à sa lecture à quel point elle est européo-centrée, ou plutôt christiano-centrée notamment par la référence au terme « Eglise » qui est spécifique des religions issues du « Nouveau Testament ». Or la communauté des croyants ne prend pas toujours le nom d’Eglise (c’est l’umma pour les musulmans), et de surcroît il y a des religions sans Eglise ou plus exactement sans clergé, comme l’islam sunnite. Il y a bien sûr aussi des religions non monothéistes, sans Dieu, mais aussi sans divinités (même multiples comme dans l’hindouisme), comme le bouddhisme ; et il y a même des religions sans sacré comme le bouddhisme primitif, le confucianisme, le taoïsme, le jaïnisme.
Comme le disait, en prenant le contre-pied de son oncle, Marcel Mauss : « Il n’y a pas en fait une chose, une essence appelée Religion ; il n’y a que des phénomènes religieux, plus ou moins agrégés en des phénomènes que l’on appelle des religions et qui ont une existence historique définie, dans des groupes d’hommes et dans des temps déterminés. ». Autrement dit « la religion n’existe pas : ce que l’on appelle ainsi n’est qu’un ensemble de fonctions hétérogènes, sans essence commune», comme le démontre Nathalie Heinich dans son dernier ouvrage qui reprend dans son titre cette expression ; ce qui existe pour le sociologue ce n’est pas la religion mais des configurations religieuses qui remplissent des fonctions (23 pour l’autrice) qui ne leur sont pas spécifiques (sacrée, cultuelle, rituelle, mystique, consolatrice, hiérarchisante, mémorielle, éthique, etc.). Ainsi, « les religions n’ont pas le monopole des fonctions qui s’y trouvent variablement mises en œuvre, elles n’ont pas le monopole ni de la spiritualité, ni de l’aspiration à la transcendance, ni de la sacralisation, ni des valeurs, ni de la morale, ni de la ritualisation, ni du sens de la communauté, etc.… ». Cela conduit à distinguer les religions des spiritualités, qui ne sont qu’une des dimensions des configurations religieuses et qui ne leur sont pas spécifique non plus : il y a en effet des spiritualités non religieuses, agnostiques ou athées notamment, comme l’a montré en son temps André Comte Sponville.
La connaissance des religions comme fait social (le fait religieux), comme configuration, comme institution, relève de la sociologie. Elle relève aussi de l’histoire comme celle des spiritualités qui leur sont attachées. La spiritualité, au singulier, relève elle de l’anthropologie. Elle constitue , comme j’ai déjà eu l’occasion de le développer, une des trois dimensions de l’humain : le corps, la pensée, (le « cogito » de Descartes, ou l’esprit pour Pascal), et l’esprit (la charité pour Pascal), ou l’âme, pour François Cheng par exemple citant Simone Weil : « la philosophe fait la distinction entre l’intelligence qui régit l’esprit et l’amour dont procède l’âme.«
Quel rapport avec la démocratie ? On connaît la définition, certes un peu tautologique, d’Abraham Lincoln, définition d’ailleurs reprise dans la Constitution de la 5ème République : « La démocratie, c’est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. ». Comme régime politique la démocratie relève de la science politique qui distingue plusieurs formes de démocratie, par exemple la démocratie directe et la démocratie représentative, la démocratie sociale et la démocratie participative. On s’attachera davantage ici à la distinction entre démocratie libérales qui respectent les droits de l’homme et des minorités et maintiennent des contrepouvoirs, et démocratie illibérales ou démocratures, qui sous couvert de pouvoir de la majorité, mettent en place des formes de dictatures en application du principe énoncé par Carl Schmitt, le juriste catholique et nazi à la fois : « Celui qui dispose des 51% peut rendre illégaux les 49% restants ». On voit que souvent, les dérives national-identitaires des religions viennent à l’appui de ces mouvements autoritaires.
Ces dérives (national) identitaires interviennent quand il y a confusion entre appartenance religieuse et identité notamment nationale. Comme le dit Amin Maalouf, quand on confond sa propre identité « avec une seule, érigée en appartenance suprême, et en instrument d’exclusion, parfois en instrument de guerre. ».
Ces dérives conduisent en général à des formes de radicalisation. Être radical n’était pas nécessairement péjoratif, puisque le terme renvoyait à l’étymologie: s’attaquer à la racine des problèmes. Il est devenu aujourd’hui synonyme d’extrémisme, notamment en matière religieuse : « La radicalisation religieuse est un processus par lequel un individu ou un groupe adopte des croyances extrêmes, souvent en rupture avec les normes sociales dominantes. Elle peut mener à la violence lorsque ces croyances s’associent à un projet politique de transformation radicale de l’ordre établi (ex. : califat, révolution). ».
2. Les dérives radicales touchent toutes les religions.
Evidemment comme la citation d’Olivier Roy ci-dessus le suggère, dans le contexte post attentats, on pense d’abord à l’islam quand on parle de radicalisation religieuse. Mais comme l’ont montré les auteurs réunis par Alain Dieckhoff dans Radicalités religieuses : Au coeur d’une mutation mondiale le phénomène touche toutes les religions.
Alain Dieckhoff distingue lui même deux formes de radicalité religieuse : «La radicalité « première manière » est piétiste ; elle entend avant tout défendre la « vraie » foi et la stricte observance des pratiques religieuses et ne s’inscrit pas dans un projet politique. La radicalité « seconde manière » est activiste ; elle veut défendre les vertus d’une rigoureuse orthodoxie mais en intervenant énergiquement dans la sphère politique, avec l’objectif final d’édifier un Etat religieux. » Bien sûr on s’inquiète surtout de la radicalité “seconde manière”, activiste, qui combine orthodoxie rigoureuse et intervention dans la sphère politique avec pour horizon l’édification d’un État religieux et qui s’inscrit dans des dynamiques national-identitaires où la religion devient le vecteur d’un projet politique exclusif.
Mais il existe en fait une porosité entre ces deux radicalités :
- La radicalité “première manière”, piétiste (qu’on appelle parfois quiétiste) centrée sur la pureté de la foi et la stricte observance des pratiques religieuses sans projet politique explicite peut conduire à des formes de séparatisme social ou culturel par retrait du monde jugé impure, séparatisme qui peut lui-même servir de terreau à la radicalité activiste.
- La radicalité activiste s’appuie souvent sur des milieux piétistes pour légitimer son projet.
- Les passages de l’une à l’autre sont fréquents dans les trajectoires individuelles.
Brève cartographie des dérives contemporaines :
- On commencera par l’islam avec ses différentes formes de radicalités :
- Le salafisme piétiste (quiétiste) qui correspond à la radicalité « première manière » avec son rigorisme doctrinal, son refus de la politique, et la séparation d’avec la société.
- L’islamisme politique, forme de radicalité activiste visant à transformer l’État selon une lecture politique de l’islam porté par certains courants comme par exemple les Frères musulmans.
- Le national-islamisme quand la religion est confondue avec l’identité nationale :
- l’Iran avec sa République islamique, une forme de chiisme d’État, l’exclusion des bahá’ís, la pression sur les sunnites et sur les convertis.
- l’Afghanistan des talibans promouvant une identité nationale islamique exclusive et l’application stricte de ce qu’ils considèrent comme la loi islamique, notamment vis à vis des femmes.
- le Pakistan avec ses lois sur le blasphème et la marginalisation voire la répression des autres religions.
- Le djihadisme transnational avec ses projet d’État religieux global (Al-Qaïda, Daech) la légitimation de la violence (Djihad) et le caractère terroriste de son action dont il convient de rappeler que les musulmans en sont le plus souvent les principales victimes.
- Il faut aussi évoquer les dérives du judaïsme, avec une orthodoxie qui revêt là aussi deux dynamiques principales :
- Le piétisme orthodoxe, représenté en France par les mouvements Loubavitch (à vocation missionnaire) ou par les Haredim les plus séparatistes — moins présents en France, mais très influents en Israël. Ce courant se distingue par un rigorisme doctrinal, une séparation marquée avec la société environnante et une forte intégration communautaire.
- Comme pour l’islam, ce piétisme peut parfois déboucher sur un activisme religieux, en particulier en Israël-Palestine, où il s’exprime par une participation organisée à la vie politique via des partis religieux. Il alimente un nationalisme religieux : la religion devient alors le vecteur d’un projet politique national, porté par une frange d’extrême droite religieuse aux discours identitaires.
- Un sionisme religieux s’est ainsi en partie substitué au sionisme politique laïc de Theodor Herzl — mouvement centré sur l’autodétermination nationale et à l’origine de la création de l’État d’Israël en 1948. Il a développé la vision d’un « Grand Israël » (notamment via le mouvement Gush Emunim) qui s’est concrétisée dans : l’expansion des colonies dans les territoires occupés ; les annexions récentes ; les lois renforçant le caractère juif et national de l’État ; des tensions identitaires croissantes ; les discriminations à l’encontre des non-juifs ; les violences intercommunautaires ; et enfin le blocage persistant du processus de paix.
- Mais ces dérives touchent aussi les christianismes, troisième branche du monothéisme, que ce soit :
- Le protestantisme évangélique, piétiste et moralisateur à l’origine, mais débouchant sur des formes d’activisme politique : aux États‑Unis, où certains courants ont largement contribué à l’élection de Donald Trump, ou au Brésil (voir L’Évangile de la Révolution), où ils ont soutenu Bolsonaro : discours identitaires, sacralisation de la nation et de la famille ont contribué fortement à la mobilisation électorale,
- Les orthodoxies nationales et leurs liens étroits entre Église et identité nationale, comme dans la Russie de Poutine, avec le soutien religieux à la guerre en Ukraine et la sacralisation de la nation ; mais aussi dans d’autres pays comme la Serbie où l’Église orthodoxe développe des discours nationalistes ou, autrefois, la Grèce, où l’orthodoxie a longtemps été un marqueur identitaire structurant.
- Le catholicisme, avec ses courants piétistes, son traditionalisme axé sur la préservation de la liturgie, de la discipline et le rejet des évolutions modernistes, ainsi que son intégrisme, plus radical et militant dans la défense d’une lecture stricte des textes religieux, et enfin les formes d’activisme qui favorisent le développement d’un catholicisme identitaire profondément nationaliste, parfois indépendamment de toute forme de foi, comme l’avait théorisé en son temps Charles Maurras. Comme le soulignait Henri Tincq, « avec les intégristes, le rite n’est jamais loin de la politique. On trouve aussi dans leurs rangs, dans leur presse, dans leurs clans, des orphelins de la vieille Action française de Charles Maurras (1868-1962), un agnostique pour qui le catholicisme romain est le seul facteur de défense de la civilisation. Le succès de Maurras puise dans les idées et les méthodes de l’antimodernisme le plus musclé. Son « nationalisme intégral » et le « catholicisme intégral » ont partie liée dans la guerre menée à la fois contre le modernisme, contre la République, contre l’étranger. » Tout cela favorise la confusion entre identité nationale, héritage religieux et projet politique. L’évolution récente du vote catholique au profit du Rassemblement national en France ou en faveur de Donald Trump dont le vice-président, J.D. Vence, est lui-même catholique, aux Etats Unis atteste de cette radicalisation nationale identitaire du catholicisme.
- Contrairement à une idée souvent reçue, les dérives ne concernent pas que les religions monothéistes, réputées plus totalitaires par nature. La radicalisation de l’hindouisme avec le Hindutva (nationalisme hindou) en constitue aujourd’hui la dérive national‑identitaire la plus marquante. Sous l’impulsion du gouvernement de Narendra Modi et de son parti le BJP (Bharatiya Janata Party, Parti du peuple indien), il vise à définir l’Inde comme nation hindoue, avec :
- la marginalisation des musulmans, des chrétiens, ainsi que des castes “inférieures”,
- la réécriture de l’histoire nationale,
- des violences communautaires récurrentes,
- des lois identitaires renforçant la primauté hindoue,
- et surtout une forme de fascisation de la société, portée par le RSS – Rashtriya Swayamsevak Sangh –, organisation‑mère du Hindutva, fondée en 1925, fonctionnant comme une milice idéologique avec son entraînement paramilitaire, son uniforme, sa discipline, son rôle de mobilisation de masse et son influence directe sur le BJP et sur Modi lui‑même, qui en est issu.
- De même, une religion réputée comme essentiellement spirituelle et non politique, comme le bouddhisme, n’échappe pas aux radicalisations nationalistes et identitaires, comme :
- en Birmanie avec les moines extrémistes du mouvement Ma Ba Tha, les discours anti‑musulmans, leur rôle dans la répression des Rohingyas, minorité victime de graves violations des droits humains.
- au Sri Lanka avec des violences contre musulmans et chrétiens, la défense d’une nation bouddhiste menacée et le rôle de groupes extrémistes comme Bodu Bala Sena, mouvement prônant une identité cinghalaise‑bouddhiste exclusive.
- On peut également citer le néo-shintoïsme national, qui développe une identité ethno-culturelle japonaise. Non violent aujourd’hui, il vise la réhabilitation du passé impérial, affirme un discours identitaire fondé sur la pureté nationale, et exerce des pressions sur les minorités, notamment les Aïnous et les Coréens. Ce courant s’inscrit dans une logique de nationalisme japonais où le shintoïsme sert de ressource symbolique pour légitimer l’identité nationale et la continuité impériale.
- On peut enfin étendre le raisonnement aux « religions non religieuses » et aux formes de radicalités séculières, comme :
- l’athéisme d’État, autrefois pratiqué en Union soviétique , marqué par la destruction des institutions religieuses, et qui persiste aujourd’hui en Corée du Nord, où se développe une religion politique autour du culte du chef ;
- le confucianisme d’État en Chine, avec l’instrumentalisation du confucianisme pour légitimer l’État, la sacralisation de l’unité nationale et le contrôle des religions.
3. Ce n’est pas nouveau : brève histoire des dérives national-identitaires du religieux.
Les dérives national-identitaires des religions d’aujourd’hui prolongent une longue histoire où le sacré a été mobilisé pour légitimer le pouvoir et l’ordre social, pour construire les identités — nationales, ethniques, culturelles ou politiques (comme le souligne Amin Maalouf dans Les Identités meurtrières), ou encore pour justifier l’exclusion de l’autre. Elles reflètent aussi, en miroir, la tentation des religions d’imposer leur imperium à la société, que ce soit dans des formes explicites de théocratie ou de manière plus subtile, par une influence normative sur les lois et les mœurs.
- Un mécanisme historique ancien : la religion comme identité et comme instrument politique
Ce schéma récurrent se retrouve à travers les époques et les civilisations, notamment dans :
- les empires antiques, avec la divinisation du souverain (Pharaon en Égypte, empereur romain, empereur chinois) ;
- les religions d’État, qu’il s’agisse du christianisme constantinien, des califats islamiques ou du shinto impérial au Japon ;
- les monarchies sacrales, illustrées par le roi « par la grâce de Dieu » ou le sacre de Reims en France ;
- les guerres saintes : croisades, djihad, guerres de Religion en Europe ou la guerre de Trente Ans ;
- les répressions religieuses : Inquisition, conversions forcées (comme celle des marranes), persécutions des « hérétiques » ou des minorités religieuses ;
- la colonisation, où la religion a souvent servi de justification, que ce soit sous couvert de « mission civilisatrice » en France ou de « destin manifeste » aux États-Unis.
Ces dynamiques traversent toutes les régions du monde et toutes les traditions dès lors que le religieux, l’ethnique et même l’idéologique devient le vecteur d’une identité exclusive. Dans tous ces cas, le religieux sert de ressource symbolique pour produire de l’unité, de la loyauté et de la mobilisation, mais aussi pour exclure, dominer ou contrôler. Comme l’écrit Marcel Gauchet « L’histoire des sociétés humaines montre que la religion a toujours été un double langage : un langage de l’identité collective (qui définit qui nous sommes) et un langage du pouvoir (qui légitime qui commande). Ce mécanisme est constant depuis l’aube des civilisations, car il répond à une nécessité anthropologique : donner un sens à la communauté et fonder l’autorité. »
- Instrumentalisation des religions ou radicalisation du religieux ou le problème de la poule et de l’oeuf.
Dans une posture défensive, nombre de croyants considèrent qu’il s’agit là d’une instrumentalisation des religions par des courants extrémistes ou par des régimes autoritaires. Mais l’argument de l’instrumentalisation politique n’exonère pas pour autant les religions de leur propre responsabilité car elles ont aussi souvent cherché à étendre leur imperium sur les consciences, à imposer leur norme, à structurer la société selon leurs catégories.
La question « est-ce que ce sont les religions qui entrainent la radicalisation ou est-ce la radicalisation qui instrumentalise les religions ? » est revenue au centre du débat avec la polémique entre Gilles Kepel et Olivier Roy, à propos de l’islamisme Comme le dit Marc Sageman (psychiatre, ex-agent de la CIA), « la controverse entre « islamisation de la radicalité » (Olivier Roy) et « radicalisation de l’islam » (Gilles Kepel) est une dispute très française, consistant à « faire des jeux de mots abstraits mais qui ne veulent rien dire ». C’est comme se demander si les camps de concentration sont l’allemagnisation du diable ou la diabolisation de l’Allemagne. » (Wikipédia). Autrement dit : cela fait système. C’est la question, débattue, du théologico-politique.
Le « théologico-politique » désigne une approche théorique selon laquelle au cœur des dynamiques politiques se cacherait une dimension religieuse fondamentale : un rapport au sacré, une substance spirituelle ou symbolique qui structurerait, en profondeur, les enjeux du pouvoir. Comme le résume Géraldine Muhlmann dans L’Imposture du théologico-politique : « Le « théologico-politique », c’est l’idée selon laquelle au « fond » des choses politiques, il y a toujours quelque chose de « religieux » : quelque chose ayant à voir avec notre « rapport au sacré », relevant donc de la « religion », même si tout ce que contient la « religion » n’est pas retenu pour forger cette idée d’une substance religieuse souterraine, déclarée décisive dans l’histoire politique. »
Cette thèse trouve un écho célèbre dans la formule du juriste nazi Carl Schmitt : « Tous les concepts politiques sont des concepts théologiques sécularisés. ». Pour ses défenseurs, le politique emprunterait au religieux non seulement ses symboles, mais aussi ses mécanismes et ses logiques :
- ses formes (rites, cérémonial, sacralisation du pouvoir) ;
- ses justifications (mission providentielle, salut collectif, pureté idéologique) ;
- ses affects (peur du chaos, espérance eschatologique, fidélité inconditionnelle) ;
- ses schèmes dualistes (ami/ennemi, pur/impur, élu/damné).
C’est précisément cette réduction du politique au religieux que Géraldine Muhlmann dénonce comme une illusion théorique. Dans L’Imposture du théologico-politique : « Le théologico-politique est une imposture. Il n’apporte rien à la réflexion sur les choses politiques. […] Il prétend dévoiler un secret religieux du politique, mais il n’explique rien et n’apporte rien à la compréhension des phénomènes politiques. » Pour elle, cette approche ne fait que projeter une grille de lecture réductrice sur des réalités politiques complexes et multifactorielles, sans jamais en éclairer les ressorts concrets.
En fait, le théologico-politique postule que le religieux serait déterminant en dernière instance, à l’instar des marxistes qui, comme Boukharine ou Althusser, considéraient que « l’économique est déterminant en dernière instance« . Ces deux thèses partagent une même limite : elles simplifient la réalité sociale en lui attribuant un facteur explicatif unique et dominant.
Or, comme l’a montré Antonio Gramsci, les déterminants économiques, politiques ou culturels interagissent en système : ils se nourrissent mutuellement dans un processus dialectique. L’idéologie, loin d’être un simple reflet, agit en retour sur les structures qui l’ont produite. Max Weber l’a d’ailleurs illustré dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme : le protestantisme n’a pas seulement été façonné par le capitalisme naissant, il a aussi contribué à le façonner en légitimant une nouvelle éthique du travail et de l’accumulation.
Ainsi, le théologico-politique échoue à rendre compte de la complexité des dynamiques de radicalisation. Réduire le politique au religieux comme réduire le religieux à une instrumentalisation du politique revient à ignorer la richesse des interactions entre les différents niveaux de la réalité sociale.
4. Le retour des radicalisations national-identitaires des religions
Certes, les dérives identitaires des religions constituent un phénomène historique récurrent, mais on observe depuis quelques décennies un retour en force des radicalisations religieuses lié aux menaces qui affectent nos sociétés. Comme l’écrit Amin Maalouf, « lorsque les individus se sentent menacés, ils se replient sur une appartenance unique, qu’ils sacralisent. ». Or les peurs existentielles se sont multipliées ; pour n’en citer que quelques unes :
- l’urgence climatique et environnementale ;
- la mondialisation avec les pertes de repères notamment culturels qu’elle entraine ;
- la montée des tensions géopolitiques et des conflits ;
- l’insécurité économique, la précarité, le déclassement) pour nombre de personnes comparé avec un développement sans précédent des inégalités ;
- les migrations avec les peurs de dilution identitaire qu’elles suscitent ;
Ce sont ces peurs qui poussent les individus à chercher des réponses simplifiées et rassurantes dans des identités fermées. Cette dynamique ouvre la voie à des dérives extrémistes et des radicalisations national-identitaires s’appuyant sur un certain nombre de ressorts idéologiques
- D’abord des discours de légitimation reprenant les rhétoriques dualistes et manichéennes opposant le bien et le mal, un « nous » pur à un « eux » menaçant, » opposant « le vrai peuple » aux élites (le « Deep State » ou les élites pédophiles).
- La désignation d’un bouc émissaire, d’un ennemi intérieur ou extérieur, pour souder le groupe autour d’une identité (comme l’a montré René Girard), que ce soit les musulmans , les migrants ou encore les élites cosmopolites.
- L’essentialisation, la réduction des identités multiples, à une appartenance unique, ethnique, religieuse et/ou nationale, comme le RN pour qui l’islam est présenté comme « incompatible avec la France » ou Orbán pour qui le christianisme est un marqueur identitaire de la Hongrie.
- L’apocalyptisme, cette peur de la fin du monde inspirée des schémas bibliques et l’explication du monde en termes de combat cosmique, avec par exemple la théorie du Grand Remplacement de Renaud Camus, récit d’une substitution démographique inspirée des prophéties bibliques, ou l’effondrement de la civilisation occidentale (Steve Bannon) ou européenne (J.D. Vance), ou encore l’islamisation de la France et de l’Europe (« La France doit choisir entre l’islam et la survie de sa civilisation » Zemmour)
- Le messianisme politique conduisant au culte d’un leader charismatique présenté comme un sauveur providentiel, Donald Trump aux Etats Unis avec le mouvement Maga (« Make America Great Again »), Vladimir Poutine en Russie, défenseur de la « chrétienté orthodoxe » contre l’Occident « décadent », Bolsonaro au Brésil ou encore Modi en Inde).
- Les « guerres saintes » modernes, ces conflits sacralisés comme des combats spirituels ou civilisationnels comme la guerre en Ukraine (« défense de la Russie orthodoxe » contre l’Occident), le conflit Israël-Palestine avec une instrumentalisation religieuse de part et d’autre, le terrorisme djihadiste mais aussi la riposte occidentale présentée comme croisade contre le « mal » dans le discours de Bush après le 11-Septembre.
Cela se traduit aussi dans des stratégies de sacralisation.
- La sacralisation de l’identité nationale, « la France éternelle », ou européenne, avec la référence aux « racines chrétiennes de l’Europe », pour exclure les musulmans
- L’exploitation de la nostalgie du sacré face au déclin fantasmé d’un âge d’or perdu avec par exemple la référence au christianisme médiéval (« la France de Saint Louis ») ou à l’empire colonial (« la mission civilisatrice » de la France), le rêve d’un retour à l’ordre traditionnel et le rejet des évolutions sociétales (mariage gay, féminisme) au nom d’une « moralité naturelle ».
- Le détournement des symboles religieux réappropriées par l’extrême droite par exemple lors des manifestations anti-avortement en Pologne.
- Le développement de religions identitaires, le christianisme, par exemple en Hongrie avec la promotion par Viktor Orbán d’un christianisme identitaire justifié par la « défense des valeurs chrétiennes » ou en Pologne avec Droit et Justice) et l’alliance avec l’Église catholique contre l’avortement et les « idéologies gender » ou l’islam avec le retour du Califat (Daech) comme restauration d’un État théocratique et une application stricte et littérale de la charia (Taliban, Iran).
- La création de « religions politiques » alternatives avec QAnon aux États-Unis), les Identitaires en France avec leurs rituels et symboles (croix celtique, drapeaux), Pégida en Allemagne avec des manifestations contre l’islam et les références à la chrétienté allemande.
Ces dynamiques menacent les fondements mêmes de la démocratie, en favorisant :
- La polarisation et l’hystérisation des débats conduisant à la diabolisation de l’adversaire politique, à la radicalisation des électorats et au blocage des processus démocratiques.
- Le séparatisme conduisant à la fragmentation de la société en communautés fermées, au rejet du pluralisme, à la ségrégation spatiale voir à des lois discriminatoires.
- Des violences symboliques ou physiques résultant du passage à l’acte (attentats, émeutes, répression des minorités) en prolongement des discours de haine.
- Des dérives illibérales voire totalitaires avec le culte du leader, l’affaiblissement des contre-pouvoirs (médias, justice) la répression et l’emprisonnement des opposants, allant jusqu’à la suppression des libertés et à la fusion de l’Etat et de l’idéologie.
5. Face aux dérives et radicalisations national-identitaires, lutter, résister, discerner
Deux remarques préalables
- Cette bataille est loin d’être gagné : la nouvelle vague de radicalisations religieuses et séculières est puissante, multiforme et désormais profondément installée. Le combat sera de longue durée et réclame constance et volonté. Il faut opposer au « pessimisme de la raison », « l’optimisme de la volonté ».
- On ne s’attaque pas ici aux causes profondes des dérives religieuses (crise écologique, crises identitaires, conflits, etc.) mais à leurs manifestations, aux mécanismes sous-jacents et aux réponses pour les contrer. Toutefois on a vu plus haut que cela faisait système et de surcroît il faut aussi mobiliser les ressources spirituelles sous jacentes pour affronter tous ces défis du monde contemporain.
Sous ces deux réserves on peut proposer six orientations.
A. Revaloriser la laïcité comme liberté religieuse encadrée.
La laïcité est un principe constitutionnel. Elle vise à éviter les empiètements du religieux sur le politique. Mais pourquoi revaloriser la laïcité : parce qu’elle a été dévoyée, notamment auprès des jeunes. Or comme l’ont montré les travaux de Démocratie & Spiritualité, la laïcité constitue une ligne de crête difficile qui doit éviter elle-même deux dérives :
- La laïcité antireligieuse d’abord :
- Elle est contraire aux principes mêmes de la laïcité qui affirme la liberté religieuse (article 1 de la loi du 9 décembre 1905 : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. ») et le principe de neutralité de l’État.
- Elle est de surcroît contreproductive : Ainsi, l’islamophobie (le rejet global des musulmans) alimente en retour la radicalisation islamiste.
- Mais aussi la laïcité réduite à la seule liberté religieuse (laïcité dite « ouverte ») car la laïcité est aussi un cadre exigeant pour les religions.
- C’est ce sont témoigne la « police des cultes » (articles 25 à 36 de la loi de 1905) qui en encadre l’exercice public des cultes pour :
- Garantir la liberté religieuse tout en prévenant les dérives politiques.
- Éviter les troubles à l’ordre public (manifestations, discours incitant à la haine).
- Protéger les consciences des pressions (prosélytisme agressif).
- Maintenir la neutralité de l’État.
- C’est ce sont témoigne la « police des cultes » (articles 25 à 36 de la loi de 1905) qui en encadre l’exercice public des cultes pour :
- C’est une erreur d’en faire une singularité française, car elle pourrait constituer une solution pour les sociétés confrontées aux tensions religieuses. Ainsi la laïcité invite à un combat international pour l’abolition du crime ou délit de blasphème ,ce ‘crime imaginaire’ (encore en vigueur dans 71 pays, selon Human Rights Watch).
- En ce sens, comme j’ai eu l’occasion de l’écrire, la laïcité est une chance pour les religions (Témoignage Chrétien, 25 juillet 2019, repris dans Abdennour Bidar in Génie de la France Le vrai sens de la laïcité) : « la laïcité est aussi pour les religions une forme d’hygiène spirituelle ; une sorte de corde de rappel pour leur éviter de retomber dans ce qui constitue leur péché mignon depuis qu’elles existent : l’obscurantisme. »
B. Développer les lectures historiques et critiques des textes fondateurs à la lumière des vérités scientifiques.
Les lectures littéralistes sont souvent à l’origine des radicalisations. Il est donc essentiel de promouvoir une approche historique et critique des textes « saints » ou « sacrés ». Les textes fondateurs sont des constructions historiques, liées à des contextes variés, empruntant à des genres littéraires multiples (mythes, poésie, etc.) compilant des sources orales diversifiées et parfois contradictoires qui ne peuvent être lues au premier degré. C’est vrai de la Bible, mais aussi du Coran comme l’ont montré les travaux de penseurs comme Mohammed Arkoun ou Nasr Hamid Abu Zayd qui ont souligné le caractère construit et interprété de ces textes. Cette remise en cause du caractère « incréé » du texte est essentielle pour éviter toute absolutisation de sa lecture et pour démystifier les interprétations littérales, qu’il s’agisse de la théorie du Grand Israël, qui alimente certaines formes de sionisme ultra-orthodoxe, ou des dérives créationnistes, portées par des mouvements évangéliques aux États-Unis. On l’a vu ces lectures favorisent également l’émergenc des théories conspirationnistes,
Il s’agit ce faisant de soumettre les interprétations religieuses à une exigence de respect des connaissances scientifiques et non l’inverse. Il faut à cet égard lutter contre les formes de relativisme absolu qui conduisent à mettre sur le même plan des vérités scientifiques, pat construction toujours provisoires, et des « vérités » de croyance ou d’opinion et ce en s’appuyant sur un critère simple : on ne peut pas être certain de ce qui est vrai, mais on peut l’être dfe ce qui est faux. (voir mon papier Qu’est-ce que la vérité ? ).
C. Renforcer l’éducation aux faits religieux, au pluralisme et à la citoyenneté.
« Il a été prouvé qu’une connaissance objective et circonstanciée des textes saints comme de leurs propres traditions conduit nombre de jeunes intégristes à secouer la tutelle d’autorités fanatisantes, parfois ignares ou incompétentes. » écrivait, avec peut-être un soupçon d’excès d’optimisme, Régis Debray dans son rapport de 2002 sur l’enseignement du fait religieux dans l’école laïque . Depuis près d’un quart de siècle rien ou presque n’a été fait sur ce terrain, comme nous l’avons développé dans « Laïcité et Spiritualité, ,
il est important de relancer ce projet. Il s’agit sur la base des éléments de connaissance scientifique des faits religieux (histoire, sociologie, histoire de l’art, notamment) de relativiser les oppositions, de développer l’esprit critique, de désamorcer les préjugés et de favoriser la compréhension mutuelle. Par exemple, l’enseignement de l’histoire des trois monothéismes pourrait montrer leurs points communs et leurs divergences, tout en soulignant leur ancrage dans des contextes historiques précis.
Cela est d’autant plus important au moment où deux professeurs (Samuel Paty et Dominique Bernard) ont été assassinés pour supposé blasphème. Cela devrait conduire également à stabiliser le programme d’éducation morale et civique (EMC) à l’image de ce qui a été fait avec l’Education à la vie affective relationnelle et sexuelle (Evars) afin de renforcer les valeurs républicaines, comme la liberté d’expression, la tolérance la laïcité et la fraternité.
D. Développer les démarches interreligieuses, interspirituelles et interconvictionnelles
« Apprendre à connaître et respecter les autres formes d’expériences et de spiritualité que la sienne et faire de ce dialogue un support de son propre cheminement. » Tel est le deuxième engagement de Démocratie & Spiritualité. Cela ne vise pas seulement les démarches interreligieuses ou interspirituelles, mais aussi, plus largement, les démarches interconvictionnelles, incluant non seulement des croyants de diverses obédiences, mais également des personnes athées, agnostiques, voire simplement indifférentes, comme le sont aujourd’hui la majorité de nos concitoyens.
Ces démarches interconvictionnelles revêtent une importance particulière. En effet, elles permettent aux uns et aux autres de relativiser leurs propres croyances et, surtout, de développer un esprit de tolérance et de dialogue. Or, cet esprit constitue un antidote puissant contre la radicalisation, tout en favorisant le vivre-ensemble et la paix sociale.
Certaines de ces initiatives ont d’ailleurs été consacrées par l’ONU et bénéficient désormais d’une reconnaissance internationale. C’est le cas, par exemple, de la Journée internationale de la fraternité humaine célébrée le 4 février et qui fait suite à la Déclaration sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, signée le 4 février 2019 à Abou Dabi par le pape François et le Grand Imâm d’Al-Azhar, Ahmed Al-Tayyeb. C’est le cas également de la Journée internationale du vivre-ensemble en paix (Jivep) célébrée le 16 mai et instaurée par l’ONU en 2017 à la suite de l’appel du Cheikh Bentounes de la confrérie Soufie Aïssawa.
E. Recentrer les religions sur la spiritualité et valoriser leurs ressources internes
« Je ne rêve pas d’un monde où la religion n’aurait plus de place, mais d’un monde où le besoin de spiritualité serait dissocié du besoin d’appartenance. ». Sans aller aussi loin qu’Amin Maalouf, on peut au moins inciter les religions à se recentrer sur ce qui devrait être leur vocation principale : répondre au besoin des humains d’exprimer leur spiritualité en leur fournissant les rites, les textes, les exemples qui permettent de l’incarner. Comme le dit Jésus dans l’Evangile « Le sabbat est fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat« . Autrement dit, le rite — ici le sabbat — est au service de la vie spirituelle de l’être humain, et non l’inverse.
Cette recherche de la spiritualité, dans l’intériorité est le premier engagement de Démocratie & Spiritualité. Retrouver la source spirituelle des religions peut passer par le fait de mettre en avant les textes fondateurs qui prônent la paix et la fraternité : on peut citer par exemple le Bhagavad Gita (« Le yogi qui voit l’unité dans tout ce qui existe voit aussi le Soi en tous les êtres et tous les êtres en le Soi ») pour l’hindouisme, la Dhammapada pour le bouddhisme (« La haine ne cesse pas par la haine ; la haine cesse par l’amour.»), la Sourate Al-Hujurat pour l’islam (« Les croyants sont frères ; réconciliez vos frères. »), la Torah (« Tu aimeras ton prochain comme toi-même. ») pour le judaisme le Sermon sur la Montagne (« Heureux les artisans de paix.») pour le christianisme ou encore la parabole du bon samaritain ; en veillant à éviter les mauvaises interprétation à l’image de celle de JD Vance reprenant une idée déjà émise il y a plus de trenete ans par J.M Le Pen selon laquelle Jésus a demandé d’aimer son prochain et non son lointain, … ce qui est exactement l’inverse du s) ens de la parabole.
On peut aussi promouvoir, comme nous le faisons à D&S, les grandes figures spirituelles des différentes religions, comme les figures du soufisme en islam (Ibn Arabi, Rumi ou l’émir Abd el Kader) ou encore Etty Hillesum, Edith Stein ou Simone Weil, Rabindranath Tagor ou le Mahatma Gandhi, Martin Luther King, Nelson Mandela, ou dom Helder Camara. Cette liste est évidemment loin d’être exhaustive.
F. Discerner ou le nouvel équilibre entre éthique de conviction et éthique de responsabilité
Tout cela doit nous conduire à un effort de vigilance pour dénoncer les instrumentalisations et les dérives des religions et de discernement qui repose sur la distinction entre la foi personnelle et les usages collectifs des convictions religieuses. Ce discernement relève, comme nous l’avons illustré dans le livre « Logique de pouvoir et éthique – Des ressources spirituelles pour l’exercice des responsabilités », du dialogue entre les deux éthiques distinguées par Max Weber.
Celui-ci voit dans l’éthique de conviction poussée à son excès la source des radicalisations, notamment à son époque, des radicalisations politiques. Mais on peut aussi craindre que, poussée à son excès, l’éthique de responsabilité ne se dégrade en une forme de machiavélisme pour lequel la fin justifie les moyens, qui alimente en retour la radicalisation.
En réalité pour Max Weber « L’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité ne sont pas contradictoires, mais elles se complètent l’une l’autre et constituent ensemble l’homme authentique, c’est à dire un homme qui peut prétendre à la « vocation politique ». ». Les dérives des religions ne doivent pas conduire à abandonner les convictions qu’elles portent en elles et qui, pour certains donnent u n sens à la vie, mais elles doivent nous inciter à porter un regard critique sur ce à quoi ces convictions peuvent conduire sans la force de rappel d’une spiritualité authentique qui invite à la fraternité universelle, cet Ubuntu pour reprendre le terme utilisé dans la constitution de l’Afrique du sud qui affirme : « Je suis parce que nous sommes ».
Les Contamines Montjoie, le 5 août 2026, terminé dans le train pour Arles, le 17 août 2026

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