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Démocratie et spiritualité : un souffle discret depuis 25 ans

Démocratie et Spiritualité (D§S) : entre les deux termes accolés, c’est le « et » le plus important, même si la méfiance républicaine vis à vis des religions peut donner à l’expression la sonorité d’un oxymore. Créée en 1993 à l’initiative de Jean-Baptiste de Foucauld qui la préside actuellement, après Patrick Sauvage, puis Bernard Ginisty, l’association D§S célébrait, les 2 et 3 février dernier, ses 25 ans. Commémoration, cet anniversaire était surtout tourné vers l’avenir, un temps d’arrêt sur le chemin, pour voir d’où l’on vient, mais surtout où l’on doit aller. Et c’est vrai que les temps ont changé en un quart de siècle. Discrètement prophétique, au moment où certains voyaient dans la chute du mur le signe de la fin de l’histoire, D§S appelait à « une résistance individuelle et collective aux automatismes induits par la pression croissante de la concurrence, de l’argent, de la corruption, des conflits de pouvoirs et de la technique considérée comme une fin en soi ». Non seulement l’histoire ne s’est pas achevée, au contraire, mais ce qu’on pourrait, à relire cette énumération, considérer comme l’échec de cette « résistance spirituelle » sur les différents champs de bataille annoncés a contribué à en renforcer la dimension tragique, dans une sorte de « pacte faustien avec le marché », pour reprendre l’expression de Jean-Baptiste de Foucauld : « une économie de marché régie par le néo-libéralisme et par l’omniprésence de la finance s’est partout imposée en façonnant une mondialisation mal régulée, dominée par les plus riches et les plus forts » comme le dit justement le projet de texte d’orientation. Et ce d’autant plus que d’autres champ de bataille, d’autres défis, se sont ouverts, plus inquiétants encore : l’accroissement des conflits, l’épuisement moral de la démocratie, les replis nationalistes et populistes, l’omniprésence d’internet et des réseaux sociaux, et surtout la « préservation de l’habitabilité de la planète ». La conjonction de ces défis nous amène à « faire face à une crise d’un genre nouveau », comme l’annonçait l’intitulé du colloque.

Parmi ces grandes questions, la question environnementale a été au cœur des débats, avec une contribution essentielle de Dominique Bourg (« le philosophe qui parle à l’oreille de Nicolas Hulot ») sur la dimension nécessairement spirituelle de la réponse, dans la mesure où cette question interroge à la fois notre rapport à la nature et notre façon de nous réaliser, que ce soit en nous accomplissant ou en nous dépassant, et donc nos libertés, en soulignant que nous avons privilégié notre liberté de produire et de consommer, au détriment des autres.

Spiritualité nécessaire pour retrouver aussi la source de l’engagement personnel comme le souffle prophétique de l’utopie mobilisatrice ; spiritualité s’incarnant dans des spiritualités au pluriel, un nuancier de spiritualités, s’enracinant dans les religions ou non, spiritualités soutenues par la croyance en la transcendance, ou spiritualités agnostiques ou athées ; D§S souhaite réunir « les chercheurs de sens, soucieux d’agir dans la société ».

Pour quoi faire ? La question était aussi au cœur des débats : être plus encore un laboratoire d’idée, en lien avec les chercheurs, ouvrir un espace de partage, de compagnonnage  et de ressourcement, devenir une ONG et porter, avec d’autres, des actions concrètes, comme cela a déjà été fait avec le pacte civique, ou encore être un lieu de discernement éthique pour tous ceux qui veulent concilier engagement dans la cité et référence spirtituelle.

Entre ces projets le colloque n’a pas tranché, mais il était clair que cette dernière question du « discernement » était aussi au centre des préoccupations. Une sorte de « retour de l’éthique », notion débattue et terme paradoxalement peu utilisé ; mais de même que l’on ne peut identifier spiritualité et religion, on ne peut identifier éthique et morale : la religion et la morale risquent toujours d’enfermer dans des normes et des certitudes, quand la spiritualité et l’éthique restent des questions ouvertes.

Cette interrogation éthique est un autre fil rouge du colloque, avec Jean-Louis Bourlanges avouant « une certaine désorientation », et « refusant presque toutes les prises de position » en regrettant que « l’exigence de solidarité soit aussi tragiquement absente » dans les choix d’aujourd’hui, ou Dominique Potier contestant le vieil adage « la fin justifie les moyens » en s’appuyant sur son « expérience du contraire » car « la façon dont on poursuit ses propres idéaux, ses programmes son style de vie, décide si la fin est digne d’être réalisée ».

Discernement, et il a été beaucoup question de laïcité au cours de ces deux jours, non comme forme de spiritualité – la laïcité, comme l’a rappelé Jean-Louis Bianco, n’est pas une opinion, mais un régime juridique qui permet à toutes les opinions de coexister dans la République dès lors qu’aucune ne veut s’imposer à tous – mais comme moyen de trouver la bonne distance entre l’inspiration spirituelle et l’aspiration démocratique, distance sans laquelle il n’y a pas de dialogue possible, mais théocratie ou athéisme d’Etat, et comme chance pour les spiritualités de dialoguer entre elles et s’enrichir les unes les autres.

Paris, les 3, 9 et 23 février 2019

 

Addendum :

J’avais rédigé ce papier dans la perspective d’un compte rendu dans TC, compte rendu qui a été publié. A la demande de Jean-Baptiste de Foucauld, je l’ai complété pour évoquer deux interventions importantes, Jean-Louis Bourlanges et Dominique Potier, que je n’avais pas cités dans une version volontairement courte. Il y aurait eu bien d’autres intervenants ou participants à citer, mais cela aurait dépassé le cadre de ce billet : tout cela sera repris dans les actes du colloque.

Paris, le 23 février 2019

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