En chanson

Ma solitude

D’être confiné invite, au moins pour ceux qui sont également isolés, ermites involontaires et forcés, à méditer la solitude. Un concept qui a finalement été assez peu exploré par les philosophes, mais tout autant par les romanciers, les poètes ou les chanteurs.

Des trois chansons que j’ai en tête sur la solitude –« Ma solitude », de Moustaki (1969), « La solitude » de Ferré (1971), « La solitude, ça n’existe pas » de Bécaud -sur des paroles de Pierre Delanoe– (1975)-, c’est la première qui m’habite le plus, probablement pour sa simplicité.

PS : Je n’ai (re)découvert « La solitude » de Barbara (1965), qu’en naviguant sur Youtube, pour retrouver des versions des trois autres.

Ma solitude

Comme Souchon dans ses chansons, Moustaki  crée plus une ambiance qu’il ne raconte une histoire. Mais il y a aussi des résonances avec les autres chansons. Et d’abord une question quasi-métaphysique : comme Dieu, la solitude existe-t-elle vraiment ? A-t-on des preuves de son existence ? Dans un moment agnostique, Camus en doute : « Si la solitude existe, ce que j’ignore, on aurait bien le droit, à l’occasion, d’en rêver comme d’un paradis. » Bécaud est plus affirmatif dans son incroyance « La solitude, ça n’existe pas ». Inexistence de la solitude, un concept difficile à formuler en l’absence d’antonyme au mot lui même, comme l’athéisme s’oppose à la foi. Mais l’incroyance de Bécaud est suspecte : il affirme la fin d’une solitude qui est, comme celle de Barbara, la conséquence d’une rupture amoureuse. Et on sent bien que de plonger dans toutes les formes de divertissement que peut offrir le monde à « tous ces affolés qui cherchent le bonheur dans le mouvement et dans une prostitution que je pourrais appeler fraternitaire », y compris le recours à la prostitution, ne lui permet pas plus d’échapper à la solitude que Caïn à l’œil de sa conscience. « Elle ne me quitte pas d’un pas, fidèle comme une ombre », la présence paradoxale de la solitude est bien plus paisible pour le rêveur aux yeux délavés.

Car c’est là le paradoxe de la solitude : l’on peut être isolé et en même temps en relation étroite avec soi-même, et par là avec le monde, et l’on peut, au contraire, être très entouré et se sentir désespérément seul. « La société moderne rassemble les hommes plus qu’aucune ne l’a jamais fait, ou du moins elle les rapproche, elle les regroupe, mais la solitude n’en est que plus flagrante : on se sent seul dans l’anonymat des grandes villes davantage que sur la place de son village …. ». Pour autant André Comte-Sponville préfère cette solitude anonyme des grandes villes, que de vivre sous le regard de ses voisins. « Je ne suis jamais seul, avec ma solitude », c‘est une façon pour le pâtre grec de dire le premier terme du paradoxe de la solitude.

« Je suis d´un autre pays que le vôtre, d´une autre quartier, d´une autre solitude ». Chacun sa solitude rappelle avec des accents baudelairiens, Léo Ferré. « La solitude est mauvaise pour l’homme », selon les dires, rapportés par Baudelaire justement, d’« un gazetier philanthrope ». « Je sais que le Démon fréquente volontiers les lieux arides, et que l’Esprit de meurtre et de lubricité s’enflamme merveilleusement dans les solitudes. Mais il serait possible que cette solitude ne fût dangereuse que pour l’âme oisive et divagante qui la peuple de ses passions et de ses chimères. » Comme le poète maudit des plaisirs interdits des paradis artificiels et du spleen, le chanteur aux cheveux aux quatre vents ne partage pas cette vision négative de la solitude.

Une solitude nécessaire, tant pour penser, méditer, lire, ou écrire en se libérant de la « dépendance de l´ordinateur neurophile qui (nous) sert de cerveau ». « Si l’on ne pas renoncer à penser, on n’a qu’à accepter la solitude. Pour moi, je n’ai d’autre espérance que de rencontrer ça et là, de temps à autre, un être humain, seul comme moi-même, qui de son côté s’obstine à réfléchir. » « Par elle, j’ai autant appris, que j’ai versé de larmes », chante en écho à Simone Weil le juif errant.

Une solitude qui n’exclut pas la relation, qui peut-être même  lui donne plus de profondeur. « Solitaire et solidaire » comme aime à la dire, en écho à Albert Camus, Édouard Glissant. Solidarité, commune humanité, fraternité, amitié. « Le jour, s’il vient jamais, où une véritable amitié te serait donnée, il n’y aurait pas opposition entre solitude intérieure et l’amitié, au contraire. », L’amitié et même l’amour, qui n’est peut-être que l’union de deux solitudes, cet amour qu’une autre courtisane offre au musicien rôdeur et maraudeur.

« Je pisse, j´éjacule, je pleure ». Léo Ferré est le seul à évoquer un tabou de la solitude : quand on est seul, on est seul aussi avec son corps. « La lucidité se tient dans mon froc! Dans mon froc! ». Veut-il par là se livrer, comme l’anthropologue Philippe Brenot, à un éloge de la masturbation ? Tabou du plaisir solitaire, mais peut-être aussi une façon de ne pas être seul, avec sa solitude, comme le Robinson de Michel Tournier, faisant l’amour avec la terre. Peut-être est-ce pour cela que le voleur et le vagabond passe ses nuits avec elle.

« On naît seul et on meurt seul » dit-on. Comme Tom Rachman je crois que « rien n’est plus faux ». Mais je ne partage pas la suite : « Nous sommes cernés de monde au moment de naître et cernés de monde au moment de mourir. C’est entre les deux que nous sommes seuls ». C’est vrai que nous ne sommes pas seul au moment de la naissance, et même avant, et tant que nous vivons nous ne sommes jamais totalement seuls « avec la solitude ».  C’est à « l’heure de notre mort » que nous sommes irrémédiablement seul. C’est probablement pour cette raison que les religions ont cherché, sans probablement y arriver vraiment, à accompagner ce dernier instant, que bizarrement on met toujours au pluriel. Ce dernier instant de solitude absolue. « Elle sera à mon dernier jour, ma dernière compagne ».
Paris, Croulebarbe, le 26 avril 2020

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