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« Tout est lié, rien n’est figé ». La pauvreté comme système et comme représentation.

« Tout est lié, rien n’est figé » : il faut lire le rapport « Comprendre les dimensions de la pauvreté en croisant les savoirs ». Rédigé à l’initiative d’ATD Quart Monde, du Secours catholique, des centres sociaux des Trois cités à Poitiers, conduit par une équipe de recherche de l’Institut Catholique de Paris, et rendu public à l’occasion de la journée internationale du refus de la misère le 17 septembre dernier, il est passé plus inaperçu que l’attribution du prix Nobel d’économie à Esther Duflo et à deux autres chercheurs spécialisés dans la lutte contre la pauvreté trois jours auparavant. Pourtant on en apprendra peut-être plus sur le sujet qu’en lisant les ouvrages des trois économistes distingués par la Banque de Suède. Il s’agit en effet d’un travail de recherche particulièrement original et  ce à plus d’un titre.

Original, d’abord, parce qu’il s’inscrit dans un programme de recherche international conduit par ATD international et l’Université d’Oxford, et conduit également au Bangladesh, en Bolivie, aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Tanzanie. Et la comparaison internationale montre que la question de la pauvreté s’analyse dans des termes très proches dans des pays aussi différents ; et donc que, au delà de sa dimension économique et sociale,  c’est peut-être d’abord, une question anthropologique, ce qui est une façon de renouer avec une dimension essentielle du message humaniste des spiritualités, notamment du christianisme : l’attention portée aux plus pauvres.

Anthropologique en effet, car, contrairement à l’homme dénoncé par Marcuse, la pauvreté n’est pas unidimensionnelle mais multidimensionnelle ; renouant ainsi avec une des intuitions fondatrices d’ATD, développée dans les années soixante-dix par le sociologue Serge Labbens, le rapport identifie huit dimensions d’une pauvreté qui, si elle n’a pas changé de nature a largement changé de visage depuis ; comme l’illustre leur énumération :

  • les privations matérielles et de droits, ce à quoi on a souvent tendance à la réduire,
  • les émotions, notamment les peurs, et les souffrances, qui peuvent être autant de frein pour demander de l’aide,
  • la dégradation de la santé physique et mentale, avec sa cohorte de stigmates physiques et de troubles psychologiques,
  • la maltraitance sociale, résultant du regard des autres, des médias, des responsables politiques,
  • la maltraitance institutionnelle, qui entraine domination et donc soumission,
  • l’isolement, résultant de la rupture des liens sociaux,
  • les contraintes résultant du rapport au temps (« vivre au jour le jour ») et à l’espace, notamment pour ceux qui sont « dans la rue »,
  • et la non reconnaissance des connaissances acquises, notamment celles développées pour survivre et résister à la pauvreté.

Ce qui est plus nouveau encore, c’est d’appliquer à la pauvreté une analyse systémique, qui tient compte des innombrables interactions entre ses différentes dimensions ainsi qu’avec l’environnement, et notamment avec les représentations que l’on se fait d’elle.

Mais plus que tout, ce qui est original dans cette recherche, c’est la méthode utilisée, celle dite du « croisement des savoirs ». Une méthode qui, elle aussi, trouve son origine dans les intuitions de Joseph Wrezinski, le fondateur d’ATD : , comme l’illustre la huitième dimension, redonner sa dignité au pauvre, c’est d’abord le reconnaître dans ses capacités, seule façon de l’aider à les développer. A l’inverse d’une démarche qui au motif qu’elle se prétend scientifique, met l’observateur à distance de l’objet de la recherche, le pauvre, cette méthode reconnait celui-ci comme sujet, comme une personne à part entière, et qui participe à cette recherche scientifique. Et c’est ce qui permet de saisir toute la complexité du phénomène, mais aussi de trouver « les mots » pour le décrire : ainsi de la définition coécrite de « la dépendance », ou des témoignages sur le « combat » quotidien que doivent mener les pauvres pour essayer de s’en sortir ; deux concepts centraux de l’analyse qui est conduite.

Un telle démarche n’invalide pas des approches plus systématiques, plus statistiques, permettant notamment de mesurer la pauvreté et son évolution, comme vient de le faire l’Insee en révélant une augmentation de 0,6 point du taux de pauvreté en 2018. Mais elle permet de mieux comprendre ce qu’on mesure.

Elle n’invalide pas non plus des politiques de lutte contre la pauvreté qui essaient d’agir sur une des dimensions ou sur un des facteurs, et d’en mesurer l’efficacité, comme l’ont fait les économistes nobélisés cette année. Mais elle permet de rappeler que toute mesure de politique publique doit tenir compte de l’interaction avec tous les autres facteurs et déterminants : ainsi quand on veut favoriser l’accès au droit, élément essentiel des politiques de lutte contre la pauvreté, faut-il penser non seulement à simplifier les démarches administratives, mais aussi à lever les obstacles culturels, et notamment ceux qui relèvent des représentations.

De ce point de vue, on pourrait suggérer aux savants économistes de substituer à l’approche anglo-saxonne  de l’économie expérimentale, déclinée de l’évaluation en double aveugle des médicaments, une utilisation des « big data » (il ne manque pas de données sur les pauvres) qui permettrait de mieux saisir la complexité des phénomènes à l’œuvre, mais aussi de régler la question éthique que pose ce type d’évaluation des politiques publiques qui nécessite de n’appliquer, délibérément, qu’à une partie de la population, le traitement qui est supposé améliorer sa situation pour pouvoir faire des comparaisons entre deux sous ensembles. Mais ceci est une autre histoire qui mériterait d’autres développements.

Annouville-Paris, les 27 et 28 octobre 2019.

 

 

 

 

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