Cher Raphaël,
Je me permets cette familiarité car, même si je n’ai pas voté pour vous lors de la primaire social-démocrate (mais je l’aurais fait au deuxième tour s’il y en avait eu un) vous représentez désormais les aspirations et les espérances du courant politique auquel j’appartiens, et, même si je crois être plus à gauche que vous, je me suis réjoui de votre score sans appel qui vous donne une vraie légitimité pour le faire.
C’est pourquoi je crois devoir vous alerter sur une des propositions que vous avez faite pendant les débats de la primaire : celle de baisser la CSG des salariés pour rapprocher le salaire net du brut. Si je peux partager cet objectif je regrette cette méthode qui va fragiliser le financement de la Sécurité sociale et rendre moins visible la contribution de tous à la solidarité, comme c’était l’objectif de Michel Rocard quand il l’a instituée.
Il y a une autre façon, certes un peu plus complexe (mais il n’y a pas de solutions simples aux problèmes complexes auxquels nous sommes confrontés en matière de finances publiques) d’aboutir au même résultat sans toucher à cet instrument qu’est la CSG. Je vous le présente en quatre points :
- D’abord sortir de la fiction que constitue la distinction entre cotisations salariales et patronales, considérant que celles-ci constituent une forme de rémunération des salariés, ce qu’exprime bien l’expression qui s’est imposée de « super brut », qui s’est substituée à celle de « coût salarial total » depuis quelques années.
- Supprimer les cotisations « patronales » famille (5,25%, soit un montant de 38 Md€ net des allégements) et maladie (13%, soit prés de 75 Md€ net d’allègements) sauf pour la partie qui couvre les indemnités journalières (soit un taux résiduel de 2 à 3 points) qui n’ont plus guère de sens. NB : on voit là l’intérêt de la CSG, qui pèse sur la totalité des revenus et non les seuls salaires car si l’on devait compenser intégralement ces baisses de cotisations il faudrait « seulement » l’augmenter de 6,25 points, ce qui laisserait près de 9 points de baisses des charges pesant sur les salaires).
- En contrepartie démanteler les exonérations de cotisations patronales sur les bas salaires (83 Md€), dont l’effet sur l’emploi, s’il existe, est faible mais l’effet « trappe à bas salaires » avéré, en étalant éventuellement le dispositif sur deux ou trois ans, ce qui permettra dans un premier temps de compenser en grande partie la baisse de charges et, dans un deuxième temps, à l’Etat de récupérer une partie de la TVA affectée à la Sécurité sociale en contrepartie de ces exonérations, et à la Sécu de récupérer une partie de la part non compensée par l’Etat.
- Mettre en place un dispositif permettant de transformer la plus grande partie de ces « baisses de charge » patronales (15 points au minimum, soit près de 100 Md€) en augmentations salariales en articulant négociations de branches et encadrement législatif (par exemple conditionner le calendrier du démantèlement à des accords de branche sur les salaires, avec un plancher réglementaire à défaut d’accord) et substitution partielle avec de la CSG.
Je suis conscient que ce dispositif est plus difficile à expliquer en campagne qu’une formule simple du type « les Français verront la différence sur leur fiche de paie ». Mais l’expérience des trente dernières années nous a appris que les raccourcis en la matière ont toujours profité à ceux qui veulent démanteler la Sécurité sociale plutôt qu’à ceux qui veulent la développer : chaque bascule de contributions vers des impôts moins visibles, chaque allègement accordé sans contrepartie, a fini par fragiliser la Sécurité sociale et le consentement à la solidarité qui en est l’un des fondements sans bénéfice durable ni pour les salariés et les assurés sociaux ni pour l’emploi. Accessoirement ce type de mesure relève davantage d’un programme de gouvernement qui pourra être soumis à nos concitoyens lors des législatives et qui devra aussi tenir compte du fait que la Sécurité sociale est aujourd’hui sous-financée et que la CSG est pour certaines branches, notamment la branche maladie, le prélèvement le plus adapté et le plus juste.
Rapprocher le net du brut (et en l’espèce du super brut) et répondre aux aspirations sur le pouvoir d’achat est un bon objectif dans un projet présidentiel. Mais il faut le faire en sauvegardant ce que Michel Rocard avait voulu — une contribution universelle, lisible, qui rappelle à chacun que la protection sociale ne lui est pas « accordée » mais qu’il la finance et qu’elle lui appartient —, la seule méthode fidèle à l’histoire et aux valeurs du courant social-démocrate dont vous portez aujourd’hui les couleurs. Une mesure de ce type doit aussi s’inscrire dans une vision d’ensemble de ce que devrait être la Sécu de demain, une Sécurité sociale et écologique, comme j’ai pu l’exprimer à plusieurs reprises sur ce blogue.
Je reste à votre disposition pour réfléchir à ces sujets, et vous prie de croire, Cher Raphaël, en l’expression de mes sentiments fraternels et de mon engagement pour sortir notre pays de la crise profonde dans laquelle l’a plongé dix ans de macronisme..
Daniel Lenoir
La Charité sur Loire, le 19 octobre 2026
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