J’ai fait tout mon cursus scolaire à l’école publique et c’est grâce à elle que j’ai pu bénéficier de ce qu’on a appelé la méritocratie républicaine. Bien sûr l’école primaire, avec ses hussards noirs chers à Péguy et ses leçons de morale laïque, puis le collège, le collège d’enseignement général (CEG) à l’époque, ont joué un rôle. Mais ce qui a été le plus important pour moi, ce sont les années lycée : nous avons inauguré en 1969, en entrant en seconde, le lycée de Noeux les mines, qui était auparavant une annexe du lycée de Béthune.
Ces trois années de préparation au bac ont été pour moi une forme d’explosion des savoirs : en français, en math, en physique, en géographie, et plus particulièrement en histoire. Je me suis souvenu de ma prof d’histoire du lycée, Hélène Dussart, en lisant Kolkhoze. Non seulement elle partageait avec la mère d’Emmanuel Carrère un prénom, mais aussi cette « conviction étrange qu’un kolkhoze c’était mieux qu’un sovkhoze », probablement en raison de leur forme coopérative par opposition aux fermes d’Etat. Mais là s’arrête la comparaison : modeste professeure dans le bassin minier, militante communiste, fille du commandant Douphy croix de guerre et résistant fusillé par les nazis en mars 1944 ; rien à voir avec l’ancienne secrétaire perpétuelle de l’Académie française, héritière d’une famille de russes blancs dont le père fut éliminé à la Libération pour faits de collaboration et qui fut députée européenne RPR. Son urne repose désormais avec son père au cimetière de la rue de l’égalité ou je suis allé l’accompagner quelques semaines plus tard.
Je me souviens de son premier cours sur la Révolution française : il portait sur les cahiers de doléances dont elle nous avait fait lire des extraits pour les commenter : on sortait de la stricte histoire événementielle pour parler des gens, de leur vie et de leurs aspirations. Je tiens d’elle mon goût pour l’histoire et même si je n’en ai pas fait ma profession, après l’avoir envisagé longtemps, cette discipline reste pour moi un éclairage essentiel pour tous les domaines dans lesquels je me suis investi : que ce soit par exemple l’histoire des sciences, avec ses prolongements épistémologiques, celle de l’agronomie, de la médecine, de la biologie, ou aujourd’hui de l’écologie, ou encore l’histoire économique et sociale, au sens de l’école des Annales, si éclairante pour comprendre les politiques sociales qui ont été l’essentiel de mon métier pendant plus de trente ans.
Paris, Croulebarbe, le 26 mai 2026

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