Sur le fil

La question environnementale : un défi pour la démocratie, un défi pour les spiritualités.

Dans la foulée de ma participation à la célébration de ses 25 ans, j’ai  rejoint l’association « Démocratie & spiritualité », où j’exerce, depuis le mois de juin, la responsabilité de vice-président auprès de Jean-Baptiste de Foucauld, son fondateur. Nous avons décidé de consacrer notre année de réflexion à interroger, ou plutôt à essayer d’appliquer à une certain nombre de sujets l’esperluette, le & de D&S, de façon, sur chacun d’eux, à faire dialoguer les deux termes qu’elle associe.

A côté des thèmes de la laïcité, de la résolution non violente des conflits, de la transition numérique, du dialogue inter-religieux, entre autres, nous avons retenu celui de la transition environnementale dont j’ai pris la charge de l’animation. Je publie ici le projet de note de problématique, ou « feuille de route » que je vais proposer pour ce groupe, en invitant mes lecteurs à réagir, voire à s’associer à la réflexion.

La question environnementale :

un défi pour la démocratie, un défi pour les spiritualités.

La question environnementale est sans aucun doute le principal défi de ce 21ème siècle : sans entrer dans ses différentes dimensions (réchauffement climatique, chute de la biodiversité, conséquences sanitaires des produits issus de l’activité humaine, ….), elle remet en cause tous nos repères, et notamment ceux relatifs à la démocratie, comme aux valeurs qui nous animent, et qui trouvent leurs racines dans nos spiritualité.

Questions pour la démocratie. La crise des gilets jaunes, comme auparavant celle des bonnets rouges, en a été une illustration, avec la remise en cause de la fiscalité environnementale, pourtant adoptée par le parlement. La difficulté à concilier la question de la « fin du monde » et celle des « fins de mois », a conduit le Président de la République et le gouvernement à innover en matière de délibération démocratique, avec, après le Grand débat, la mise en place d’une conférence citoyenne pour le climat, composée de citoyens désignés par tirage au sort, et qui pourrait inspirer une réforme du Cese.

Nos formes historiques de délibération démocratique sont interpellées dans toutes leurs dimensions :

  • dans l’organisation du processus de délibération lui même, qui ne repose pas sur le seul suffrage, mais aussi sur le tirage au sort, qui n’était plus utilisé que pour la composition des jurys des Assises ;
  • dans la nécessité d’articuler autrement les savoirs et les opinions, avec la question de l’appropriation démocratique des projection comme celles du Giec ;
  • dans la dimension nécessairement planétaire d’un certain nombre de décisions, pour les quelles le système de délibération international se révèle souvent inadapté ;
  • dans la dimension nécessairement de long terme que doit intégrer la délibération, alors que la démocratie, comme le marché d’ailleurs, a tendance à raccourcir l’horizon
  • dans les outils économiques que nous utilisons pour éclairer la délibération démocratique, notamment pour l’appréciation de la richesse (PIB) et de la croissance sur laquelle repose le fonctionnement de nos économies dites « développées »
  • dans les outils juridiques que nous utilisons, avec le renouvellement de la question du referendum ou du droit de pétition, ou dans l’utilisation des recours devant les juridictions comme moyen de pression sur les États (comme par exemple l’affaire du siècle), ou encore avec le renouvellement des formes du droit international (pacte pour le climat)
  • dans la remise en cause des concepts juridiques qui fondent notre droit (propriété, souveraineté, notamment) au profit de concepts qui ne sont pas nécessairement nouveaux mais qui trouvent avec la question environnementale une nouvelle dimension (communs, droit d’ingérence)

Mais questions pour les spiritualités aussi. C’est notamment sur ce dernier sujet que les questions pour la démocratie rejoignent une forme d’interpellation mystique ou métaphysique, dans la mesure ou :

  • elle nous oblige à mieux prendre en compte la continuité entre l’homo sapiens et le reste du vivant, remettant en cause, sans tomber dans les excès anti-spécistes, la spécificité de l’homme, et donc, en partie son exceptionnalité, sur laquelle repose la plupart de nos traditions religieuses, du mpins en occident ;
  • elle nous oblige aussi à dépasser une vision strictement prométhéenne de notre rapport à la « nature » ou à la planète ou en tous cas en imaginer une autre ou l’homme Prométhée ne domine pas la nature, mais vit en symbiose avec elle, comme le suggérait Michel Serres avec le « contrat naturel »
  • et ce faisant, nous incite à considérer, comme dans les traditions chamaniques, la nature comme une sorte de personne
  • nous oblige à remettre en cause une forme excessive d’individualisme, pour le rééquilibrer avec une forme de holisme renouvelé, qui intègre aussi la question de notre solidarité avec les générations futures.

Notre hypothèse, c’est qu’on ne peut traiter la question qu’en repensant, en même temps, notre rapport à la politique et à la démocratie et à l’univers (la création, pour certaines traditions spirituelles.

La démocratie fait l’objet d’une forte remise en cause, avec le risque de préférer au despotisme démocratique, incapable d’intégrer toutes les dimensions de la crise écologique, un despotisme écolo-technocratique, forme nouvelle du gouvernement des savants. Peut-être l’aspiration à des formes nouvelles de spiritualité est-elle la seule à tirer la démocratie vers le haut, en opposant à la pesanteur naturelle de l’amour des jouissances matérielles et de l’individualisme, craints par Tocqueville.

Les spiritualités, quant à elles, font face à de nouveaux soupçons, différents de ceux portés par les maîtres du soupçons (Marx, Nietzsche, Freud), avec le sentiment qu’elles ne sont pas à la mesure des enjeux auxquels est confrontée l’humanité. Il faut arriver à mieux combiner dans une nouvelle dialogique l’expression poétique, qui en est la forme d’expression privilégiée, avec l’expression prosaïque, rationnelle, orientée vers l’action, par laquelle passe nécessairement la délibération démocratique, en puisant dans ses diverses traditions, mais aussi en les renouvelant.

Paris, le 28 septembre 2019

 

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