Lectures

Dix livres qui ont nourri ma pensée de l’action (1) : Le nom de la rose ou « le monde au miroir des livres ».

Chacun connaît ce jeu, cet exercice, qui consiste à faire la liste des cinq (six sur Babelio) ou dix livres que vous emmèneriez sur une ile déserte. En juillet 2016, Jean-Rémy Acar, directeur général de la Fepem m’a demandé, à l’occasion de l’arrivée du tour de France, la liste des cinq livres qui m’avaient guidés dans mes responsabilités. Spontanément j’en ai indiqué sept que j’avais lus et qui m’ont aidé dans mes fonctions de dirigeant. J’ai profité des vacances qui ont suivi, en Corse, pour compléter cette liste a dix, en me limitant à ce chiffre : la contrainte vivifie, en obligeant à faire des choix, et je n’ai choisi que des livres que j’ai réellement et entièrement lus, il y a longtemps, et le plus souvent relus depuis ; et qui ont inspiré non seulement ma façon de penser et d’agir mais aussi, en tirant le fil de chaque livre, permis d’autres découvertes, totales ou partielles.
Les jours suivants j’ai été mobilisé par la gestion de l’affaire du séjour « Vacances éthiques » , qui a précédé de quelques jours celle de la plage de Cisco, et le temps m’a manqué pour terminer cet exercice personnel et de réflexion, et j’ai donc laissé ces notes de côté pendant plus d’un an. La période actuelle me permet d’avoir la disponibilité nécessaire pour reprendre et compléter ces notes, et les publier sur ce blogue.
Cette liste, et j’aime les listes, « La liste est la forme d’écrit la plus naturelle à l’homme : enfant, il envoie une liste au père Noël ; adulte, il fait des listes de comptes, de maîtresses ou d’amants.»,  est aussi un prétexte pour évoquer, voir simplement effleurer, quelques-unes des références qui me sont chères, ou qui l’ont été, mais aussi pour me présenter autrement sur ce blogue car ces références sont aussi à l’origine de mes coups de cœurs ou de mes points de vue, elles ont nourri mes réflexions et mon éthique, et elles donnent son sens à son nouveau titre, « L’âge de raison(s) ».
J’écris ici à la première personne. Je ne suis pas de ceux qui pensent que « le moi est haïssable » : parler à la première personne, ce n’est pas sacrifier à un penchant narcissique, mais c’est assumer ses responsabilités et ses choix, sans se réfugier dans un nous collectif déresponsabilisant (et prétentieux quand il est en même temps de majesté), voire dans un « on » impersonnel, cette forme dégradée du passif (comme dans cette expression que je déteste on a décidé, il a été décidé, … par qui, quand, pourquoi, etc..). Ce n’est d’ailleurs pas dans ce sens que Pascal (qui n’a d’ailleurs pas hésité, lui non plus, à parler à la première personne quand il s’engage, comme dans les Provinciales ), avait utilisé cette expression.
Premier livre de cette série de dix donc : Le nom de la rose

Dix livres qui m’ont aidé à penser l’action (1) 

Premier livre : Le nom de la rose

Ou

« Le monde au miroir des livres ».

Le nom de la rose , ne m’était pas venu à l’esprit dans ma réponse spontanée, mais je l’indique en premier, pour tous les livres, justement, que grâce à lui, Umberto Eco m’a permis de découvrir, de lire, … ou de ne pas lire, comme le suggère plaisamment Pierre Bayard dans le très déculpabilisant Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? . Et au premier chef La bibliothèque de Babel, de Borges (Borges que j’ai d’ailleurs découvert grâce à lui), et qui est la figure de l’infinité des livres possibles et/ou de l’incommensurabilité des livres existants (comme le découvre avec effroi le général Stumm dans L’homme sans qualités ). D’où mon attachement pour les bibliothèques, comme celle qui servait de décor à mon bureau à la Cnaf, et surtout la volonté de savoir ce qui a pu être écrit ou s’écrire sur un sujet quand je suis confronté à un problème nouveau : c’est ainsi que j’ai affolé la documentation de la Cnaf quand, à la suite des attentats de janvier 2015, je me suis mis à faire acheter tout ce qui était paru ou paraissait sur le djihadisme, la radicalisation, ou la laïcité .
« La bibliothèque se défend toute seule, insondable comme la vérité qu’elle héberge, trompeuse comme le mensonge qu’elle conserve. » Le véritable héros du livre, c’est effectivement la bibliothèque, plus que le moine détective, ou le moine bibliothécaire, ou le moine abbé, ou le moine inquisiteur, ou le moine novice. Comme elle est finie, elle a forcément un caractère aléatoire, résultat des rencontres, des lectures ou des conservations, regroupant, comme la langue d’Esope, le pire et le meilleur, sans qu’il soit toujours possible à l’homme de distinguer entre l’un et l’autre. Ainsi en est-il de cette bibliothéque qu’est la bible, composition en partie aléatoire qui met ensemble Le lévitique, où les anathèmes sont légion, et Le cantique des cantiques, qui reste un des plus beaux hymnes à l’amour, les prophètes qui affirment haut et fort l’existence du dieu unique, et L’Ecclésiaste (Qohèleth dans la bible hébraïque), long poème pessimiste sur la vanité de l’existence. Comme dit si bien Borges : « J’ai toujours imaginé le paradis comme une sorte de bibliothèque. »
Polar médiéval, Le nom de la rose me permet d’évoquer ma gloutonnerie, qui parfois confine à l’addiction, pour la littérature policière que j’ai découverte, auteurs par auteurs, en dévorant successivement pendant mes vacances ou mes nuits d’insomnie, en commençant par Conan Doyle à la prime adolescence, Maurice Leblanc, Léo Malet (découvert grâce à Jonathan Breen, alias Daniel Simon que j’avais connu à Médecin du monde, ce Contumax qui a lui aussi raconté sa propre aventure, policière et judiciaire, rocambolesque), Gaston Leroux, Georges Simenon, Raymond Chandler et même Agatha Christie, James Ellroy et Caryl Ferey, Anne Perry et Jean-François Parot, Tony Hillerman, Andrea Camilleri, Donna Leon, Michael Connelly, et même Mary Higgins Clark et Harlan Coben, Henning Mankel, Arturo Perez-Reverte, Analdur Indrioason, et surtout, aujourd‘hui, Fred Vargas, médiéviste également, comme Umberto Eco, et dont je guette avec impatience désormais la sortie de chaque nouveau roman, comme je guette chaque année la sortie du prix du quai des orfèvres : celui de cette année, Tension extrême, de Sylvain Forge, met en scènes de crimes, un problème croissant, pour les grandes organisations, celui de la cybercriminalité, et donc de la cyber-sécurité. J’ai hésité à mettre, à la place des noms des auteurs, celui des héros, ou anti-héros, de ces romans policiers, que je ne résiste pas au plaisir de citer pour les plus célèbres d’entre eux : Sherlock Holmes, Arsène Lupin , Nestor Burma, Rouletabille, Philip Marlowe, Hercule Poirot, et bien sur les commissaires, Maigret, Wallander, Brunetti, Montalbano… .
Cette littérature a d’abord, bien sûr, un effet cathartique et m’a souvent permis de prendre de la distance par rapport aux drames, personnels ou professionnels, et m’a aidé à les surmonter. Surtout, la figure de l’enquête et de la recherche de la vérité reste une métaphore fréquente de ma pratique intellectuelle et professionnelle, confortée par mon passage, à la sortie de l’Ena, dans un corps de contrôle aujourd’hui prestigieux, l’Igas . Ma première réaction face à un événement imprévu, c’est d’essayer de savoir, et de comprendre, ce qui s’est passé, comme Guillaume de Baskerville face aux morts suspects dans cette abbaye située entre Provence et Ligurie. « Avec Conan Doyle (…), le roman policier s’est défini comme épistémologie » , car « (…) il y a toujours à interpréter, à prévoir, à déduire, à conclure, il y a toujours de quoi penser et agir, car il y a vérité , et partant il y a à savoir »
Le nom de la rose, c’est aussi, en cette fin de moyen âge, l’émergence de la modernité, de la rationalité, comme aussi l’ouverture vers l’inconnu, qui conduira aux grandes découvertes, et que symbolise le franciscain détective Guillaume de Baskerville, avec la pensée conservatrice et circulaire de l’éternel recommencement, symbolisée par le bibliothécaire Jorge, ou la pensée religieuse, magique et respectueuse de l’argument d’autorité, que symbolise le novice bénédictin Adso, le narrateur, à la fin de sa vie. « Au-delà du livre qui tue et du livre qui brûle, le roman d’Umberto Eco se conçoit comme un livre qui miroite, comme un miroir qui capte les lueurs de l’aube, comme un reflet du grand livre du savoir et de la sagesse qui tente, à travers l’histoire et à travers le monde, difficilement et obstinément, de s’écrire. »
Rationalité, soumise pourtant au hasard des rencontres et des recombinaisons, comme l’illustre la conclusion du roman, et qui vient relativiser une conception totalement rationnelle de l’histoire ou de la décision, publique notamment, celle de la vision hégelienne de l’histoire, ou wébérienne de la bureaucratie. Ce qui constitue aussi une sorte de Critique de la décision, notamment publique, comme étant le résultat d’une pure rationalité (ainsi que l’avait démontré en son temps Lucien Sfez), mais comme aussi celui de la rencontre du hasard et de la volonté .
Médiéviste, romancier, mais aussi sémiologue, ou sémioticien, je ne peux quitter Umberto Eco sans évoquer ces disciplines, et ces livres, que je ne fais qu’effleurer ici, et qui s’intéressent à La production des signes, au sens du rapport entre Les mots et des choses, comme à celui des symboles. Cette Aventure sémiologique, à laquelle nous invitait Roland Barthe, cette exploration de L’empire des signes . Ce qui permet d’explorer les multiples fonctions du langage, comme aussi la question de la plurisémie. Ne l’oublions pas : « Le langage est source de malentendus. »

Prochain livre : Le mythe de Sisyphe (Albert Camus)

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