Lectures

Dix livres qui ont nourri ma pensée de l’action (2) : Le mythe de Sisyphe ou « le bonheur, c’est le chemin ».

J’ai raconté dans mon précédent billet comment j’en étais venu à faire la liste des dix livres qui m’avaient guidés dans mon action, comme on fait, sur Babelio, le réseau social  qui sert de référence à cette série, la liste des livres qu’on emporterait sur une ile déserte. Comme Charles Dantzig j’aime les listes :  « La liste est la forme d’écrit la plus naturelle à l’homme : enfant, il envoie une liste au père Noël ; adulte, il fait des listes de comptes, de maîtresses ou d’amants.». Cette « liste des dix livres » est aussi un prétexte pour évoquer, à chaque fois, voir ne faire qu’effleurer, quelques-unes des autres références qui me sont chères, ou qui l’ont été, et aussi pour me présenter autrement sur ce blogue que par ma bio, car ces références sont aussi à l’origine de mes coups de cœurs ou de mes points de vue, elles ont nourri mes réflexions et mon éthique, et elles donnent son sens à son nouveau titre, « L’âge de raison(s) ». J’ai commencé cet exercice avant qu’Edouard Philippe, devenu depuis Premier ministre, ne publie, avec « Des hommes qui lisent« , un cheminement similaire : mais mon entrée est différente : il s’agit moins d’une biographie littéraire que d’une promenade inattendue dans la bibliothèque de mes références en matière de philosophie de l’action.
J’écris en général, et ici en particulier, à la première personne. Je ne suis pas de ceux qui pensent que « le moi est haïssable » : parler à la première personne, ce n’est pas sacrifier à un penchant narcissique, mais c’est assumer ses responsabilités et ses choix, sans se réfugier dans un nous collectif déresponsabilisant (et prétentieux quand il est en même temps de majesté), voire dans un « on » impersonnel, cette forme dégradée du passif (comme dans cette expression que je déteste on a décidé, il a été décidé, … par qui, quand, pourquoi, etc..). Ce n’est d’ailleurs pas dans ce sens que Pascal (qui n’a d’ailleurs pas hésité, lui non plus, à parler à la première personne quand il s’engage, comme dans les Provinciales ), avait utilisé cette expression.

Deuxième livre de cette série de dix donc :

Le mythe de Sisyphe

« Le sens est dans le chemin »

Le mythe de Sisyphe est, je crois, le livre qui m’est venu en premier dans mon énumération spontanée ; là où Camus pose la question du sens, non d’un point de vue sémantique cette fois, mais d’un point de vue philosophique . le sens de l’existence bien sur, mais aussi le sens de l’action, en concluant, d’une certaine façon, que c’est dans l’action que l’existence trouve son sens. On ne choisit pas de naître, d’autres le font pour nous, mais la vie vaut-elle d’être vécue. Cela me touche que sa réponse au « Pourquoi vivre ? » parle encore aujourd’hui : « C’est parce qu' »il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre » qu’il faut bien continuer à vivre, précisément.

« Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer« , cette citation attribuée à Guillaume d’Orange (dit le taciturne) est une de celle que j’ai utilisée le plus souvent dans mes fonctions de dirigeant. J’y vois la traduction managériale de l’idée qu' »il faut imaginer Sisyphe heureux ».

Comme le dit Edgar Morin, « Kant a formulé les questions premières, à la fois enfantines, adolescentes, anthropologiques, scientifiques et philosophiques auxquelles s’est attaché le long travail de ma vie : que puis-je savoir ? que dois-je faire ? que m’est-il permis d’espérer ? » . Parmi les philosophes, ceux qui m’ont aidé à trouver des réponses, toujours provisoires, à ces trois questions, notamment, s’agissant de la philosophie de l’action, à la deuxième, Camus est resté avec Montaigne, découvert aussi au lycée mais dont je n’ai su lire que des extraits des Essais, celui qui a probablement eu le plus d’influence sur ma façon de voir les choses et le monde, et donc de comprendre, de faire et de donner du sens à mes actions ou décisions. L’image de Sisyphe trouvant son bonheur dans le fait de pousser son rocher jusqu’en haut de la montagne est celle que je me remémore à chaque fois que je fais face à une difficulté, à un obstacle, à un échec.

J’y vois d’abord l’expression de l’espérance des désespérés qu’a été le moment existentialiste : « L’homme n’est rien d’autre que son projet, il n’existe que dans la mesure où il se réalise, il n’est donc rien d’autre que l’ensemble de ses actes, rien d’autre que sa vie. « . Ou, comme le dit plus brièvement Camus : « Créer, c’est vivre deux fois ». La philosophie de l’existence devient ainsi une philosophie de l’action, qui n’a pas besoin de s’appuyer sur d’improbables, voire illusoires, « lendemains qui chantent », pour trouver sa justification. Pour autant elle n’est pas exempte d’une mystique, nécessaire à l’action, une mystique osons le dire de l’amour, mais une mystique laïque, ou plus précisément agnostique.

Le mythe de Sisyphe, c’est aussi la réhabilitation du tragique de l’existence et de l’histoire humaine, qu’on reprochait à Valéry Giscard d’Estaing d’avoir oublié. En refaisant le voyage du tragique au matérialisme et retour, en passant notamment par Qohèleth, Montaigne et Camus, mais aussi Epicure, Marx ou Althusser, André Comte-Sponville m’a rappelé, récemment, qu’assumer le caractère tragique de l’histoire humaine n’est pas toujours facile, mais que c’est une dimension essentielle de l’éthique du dirigeant.

Le mythe de Sisyphe, c’est aussi une illustration de ce réservoir inépuisable de métaphores que constituent (avec la Bible sans doute, et les mythes mésopotamiens qu’elle nous a transmis) les mythes grecs. Comme le rappelle Bachelard « Tout l’humain est engagé dans le mythe »  ; Sisyphe, mais aussi Œdipe, Orphée, Morphée, Narcisse, Icare, Némésis, et bien sûr, s’agissant de l’action publique, Prométhée ; sans oublier les héros d’Homère (Achille et son talon, Hélène et sa beauté, et bien sûr Ulysse, le fils supposé de Sisyphe, et sa recherche d’Ithaque) et les fables d’Ésope, qui a eu aussi le mérite de mettre en évidence l’ambivalence de la langue, « la pire et la meilleure des choses », comme plus tard le théologien Buridan mettra en évidence, avec la métaphore de l’âne, le caractère délétère de l’incapacité de choisir. Faire vivre les mythes, leur redonner leur actualité anthropologique, tel est l’enjeu de ce travail métaphorique : « Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime« .

Avec Sisyphe, Camus aborde la question de l’existence et de son sens à partir de la question du suicide. Comme l’a montré Émile Durkheim dans la première enquête de sociologie quantitative, le suicide est le révélateur des difficultés d’une société, qui en révèle une forme d’anomie. Comme est une forme d’anomie le « suicide » des djihadistes, transformant leur corps en arme mortelle pour leurs congénères.

Au delà du Mythe de Sisyphe, Camus c’est aussi la plaie que reste pour la mémoire française la guerre d’Algérie, ses mémoires dangereuses et la rupture avec ce pays qui nous reste pourtant si proche, même si cette guerre, en conduisant à la création du PSU, a joué un rôle indirect essentiel dans ma propre histoire politique. Plaie qu’a si bien décrite Benjamin Stora avec son « Camus brûlant« . Plaie, mais aussi mémoire du soleil du Maghreb qui reste une partie inconsciente de nous même et que symbolise pour moi le site de Tipasa :  « Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure« .

Camus c’est aussi, et peut-être surtout, le refus de tous les totalitarismes. Totalitarisme dont il a mis en scène l‘état de siège permanent, à l’image de Brecht décrivant la résistible ascension d’Arturo Ui. D’où probablement sa nouvelle actualité. Car Camus c’est enfin un symbole. Et je laisse sur ce sujet à Abd al Malik : « Le Camus austère qu’on respecte, envie et craint parce qu’on voit en lui l’adversaire irréductible de tous les abus et de toutes les injustices, est l’incarnation même de cette sainteté laïque. (…) »

Prochain livre : La formation de l’esprit scientifique (Gaston Bachelard)

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