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L’année du sol invictus

Depuis 2018, qui fut pour moi une année de rupture, j’ai pris l’habitude de mettre chaque nouvelle année sous l’égide, le patronage, d’un personnage de la mythologie. Avec l’idée que les mythes ont à nous apprendre sur la vie, à nous apprendre de la vie, à nous apprendre à vivre. Troisième année avec 2020, une habitude qui devient une coutume, ou même une tradition. Depuis hier je me demandais qui pouvais succéder à Janus en 2018 et à Sisyphe en 2019. Après quelques hésitations, mon choix s’est arrêté sur Sol invictus.

L’année du sol invictus

« C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière ».

On sait que la fête de Sol invictus, fête romaine du solstice d’hiver a servi de matrice à la fête de Noël, comme aussi du Nouvel an. On sait aussi que ce moment où le jour commence à regagner du terrain sur la nuit est, depuis des temps anciens, du moins sous nos latitudes, un moment de célébration et d’espoir, de communion dans la victoire à venir des lumières sur les ténèbres. A cette opposition entre la lumière et les ténèbres qui n’est pas sans rappeler, y compris dans son parfum dualiste platonicien et suranné, le magnifique prologue de l’Évangile de Jean, je tends de plus en plus à préférer la conception de Soulages, qui fait émerger la lumière du plus profond du noir, de cet au delà du noir, l’outrenoir.

C’est, je pense, ce qui me fait aimer cette phrase de Chantecler ; probablement aussi parce que l’espérance qu’elle révèle contredit ce biais cognitif du coq prétentieux, qui à l’instar des politiques et de leur foi dans leur parole performative, lui fait croire que c’est son chant qui fait lever le soleil, et non l’inverse. Une espérance en forme de foi agnostique, qui est peut-être aussi celle du Sisyphe de Camus, et que je préfère à cette rationalisation qui transforme une corrélation en lien de causalité inversée. Toute ressemblance avec telle ou telle personnalité n’est probablement pas totalement fortuite.

Point n’est besoin d’énumérer tout ce qui fait nuit dans notre vie, tout ce qui, pour plagier Devos, nuit : de la crise écologique, à la crise sociale ; de la crise des solidarités à celle de la société internationale ; de la crise du sens à la crise de la radicalisation. En faisant du noir une source de lumières, la peinture prophétique de Soulages pourrait aussi faire mentir cette hélas si véridique et si actuelle prophétie de Gramsci qui voit dans ce clair obscur le ventre encore chaud de tous les monstres : diagnostic et pronostic si actuels de ces crises qui auraient plutôt pour nous un avant-gout d’apocalypse, ou plutôt de fin du monde, plus que de mutations, de transformations, ou même de transitions  vers un monde meilleur, ce progrès dont on sait que parfois c’est dans la douleur qu’il accouche.

Apocalyptique plus que prothétique,  la peinture de Soulages ; apocalyptique non comme une représentation à la Bruegel, à la Durer, ou à la Jérôme Bosch de la fin du monde, mais en révélant toute la lumière que peut receler le noir angoissant, celui des origines comme celui des fins dernières. Chaque aurore que tel Chantecler nous faisons naitre involontairement de nos chants, est la pale réminiscence de ce big bang créateur. Chacun de ces couchers de soleil cafardeux qu’aimait tant le Petit prince est une sorte de petit départ vers le grand trou noir. Devenu aurore dans le miroir noir de la nuit ce sont ces crépuscules qui accouchent eux-mêmes d’une nuit réparatrice, d’une nuit libératrice, cette nuit du mystère du porche de la deuxième vertu, celle qui permet, même à Dieu, d’enterrer son fils.

Ce n’est pas de cette nuit là que le soleil est vainqueur. Mais c’est cette nuit au contraire qui accouche elle-même d’une nouvelle lumière chaque jour. Vue ainsi la question de la nuit et du jour qui faisait tant s’émerveiller les anciens égyptiens, la question des ténèbres et de la lumière chère à Jean l’évangéliste, est une version à la fois magique et dramatique de celle, comique, de la poule et de l’œuf : il est vain de chercher à savoir laquelle procède de l’autre.

Soleil où est ta victoire ? Elle n’est pas sur la nuit ; elle est en chacun de nous quand du plus profond du noir en nous, nous savons émettre cette lumière étrange, cette obscure clarté, qui donne à chacun de nous la figure d’un humain.

Paris, le 1er janvier 2020

3 commentaires

  • De la nuit à la lumière traversant sur sa route de multiples symboles, l’être humain jongle avec des séquences à luminosité variable dont il a pour partie le levier de commandes. Bravo Daniel et merci !

  • Je vous dis à mon tour : merci pour cette magnifique méditation. Pénétrante dans sa réflexion et poétique dans le surgissement de ses images : deux cheminements qui, pour moi, ne se séparent pas, le second pouvant seul aller au delà de l’inconnaissable et l’impénétrable spirituel sur lequel bute nécessairement le premier – et ainsi avancer dans « l’obscure clarté ».
    Quelle belle idée que celle qui vous a fait partir de Janus et de Sisyphe pour en venir à cette interrogation des ténèbres et de la lumière !
    « A cette opposition entre la lumière et les ténèbres qui n’est pas sans rappeler (…) le magnifique prologue de l’Évangile de Jean, je tends de plus en plus à préférer la conception de Soulages, qui fait émerger la lumière du plus profond du noir, de cet au delà du noir, l’outrenoir » : c’est à cette lecture que c’est d’abord imposé cette conjugaison de la réflexion et du poétique que j’ai suivie dans tous les développements, dans toutes les articulations de votre texte.
    Une conjugaison qui mise ici en oeuvre, emporte la conviction d’être incomparablement éclairante – même si, pour ma propre sensibilité, le prologue de l’Evangile-Jean représente la part la plus saisissante des énoncés de la spiritualité chrétienne ; et, sans doute en premier lieu, en ce qu’il contient et en ce qu’il restitue, par sa rythmique et ses images, de la source hébraïque du « croire » en l’Incarnation du Verbe.
    Et pour être complet dans l’expression de ma gratitude, je me dois de citer ceci :  » Chaque aurore que (…) nous faisons naître involontairement de nos chants, est la pale réminiscence de ce big bang créateur. Chacun de ces couchers de soleil cafardeux qu’aimait tant le Petit prince * est une sorte de petit départ vers le grand trou noir. Devenu aurore dans le miroir noir de la nuit ce sont ces crépuscules qui accouchent eux-mêmes d’une nuit réparatrice, d’une nuit libératrice, cette nuit du mystère du porche de la deuxième vertu, celle qui permet, même à Dieu, d’enterrer son fils ».
    Parce qu’en tant que lecteur, j’y trouve de quoi accompagner mes pensées au moins pour tous les mois à venir de cette nouvelle année.

    * il me semble que votre référence au Petit Prince renvoie à son « on aime toujours les couchers de soleil quand on est amoureux (je cite de mémoire, peut-être hasardeuse).

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